Jean-Marc Onkelinx - En avant la musique !

  • La force du maître!

     

     

    Joseph Danhauser (1805-1845) était un peintre viennois dont l’admiration pour Beethoven était telle qu’il avait réalisé un masque de son idole au moment de sa mort en 1827. En 1840, il offrit à Franz Liszt, un autre admirateur du maître, une réplique de celui-ci. Mais Danhauser est surtout connu pour ses portraits qui comportent de nombreuses représentations des artistes de son temps.

     

    Joseph DanhauserJoseph Danhauser
     

    Le tableau « Liszt au piano » fut réalisé en 1840 sur la commande du célèbre facteur de pianos Conrad Graf (1782-1851). Dès cette époque, un article du Wiener Zeitung (Journal viennois) décrivait l’œuvre dans son détail, un peu comme les photos de presse d’aujourd’hui. Si la peinture est plus connue des musiciens que des amateurs d’art pictural, c’est sans doute parce que la scène représente clairement un des points culminants de l’esthétique musicale du romantisme.


     

    Danhauser, Liszt au piano (1840)
     Danhauser, Liszt au piano (1840)

     

    On y distingue clairement Liszt jouant du piano entouré de six amis. Chacun est un représentant important du romantisme. Les personnages sont disposés de gauche à droite en deux groupes de trois personnages. Dans le premier, on reconnaît George Sand, dans le fauteuil, habillée comme un homme et fumant le cigare, Alexandre Dumas (Père) est assis juste à côté d’elle et Victor Hugo dont le bras gauche repose sur le dossier du fauteuil.

     

    Le second groupe est formé de trois musiciens parmi les plus célèbres du temps. Le violoniste Nicolo Paganini et Gioachino Rossini montrent leur amitié en une accolade bien sympathique. Ils sont placés de telle manière à pouvoir distinguer la partition posée sur le lutrin du piano. Franz Liszt est, bien sur, au piano. La septième personne, assise au pied du piano, le regard fixé sur Liszt et la tête reposant sur le flanc de l’instrument est la comtesse Marie d’Agoult, la mère de la fille de Liszt, Cosima (qui deviendra plus tard l’épouse de Richard Wagner).

     

    Tous écoutent avec recueillement et émotion les notes qui sortent du piano et des doigts magiques de Liszt. Chacun y va de sa propre mimique et de son attitude face à l’art du virtuose. Les deux femmes semblent plongées dans une extase dont témoigne leur pause détendue et rêveuse, tandis que les hommes, moins ostentatoires écoutent avec émerveillement le récital. Cependant les romanciers ont une attitude bien différente des musiciens. Paganini et Rossini, eux aussi, de fameux virtuoses en leur domaine, semblent, en connaisseurs avertis, satisfaits des prouesses de leur ami.

     

    Le piano est recouvert de partitions et celle posée sur le pupitre montre (la qualité de la reproduction ne peut pas le laisser voir) une fantaisie de Liszt à gauche et la marche funèbre de la Troisième de Beethoven à droite. Cet esprit d’hommage et de vénération au compositeur de l’Héroïque est encore renforcé par le buste qui siège près de la fenêtre et que Liszt fixe avec l’intensité de son inspiration. Il s’agit sans doute du fameux buste de 1821 réalisé par Anton Dietrich. Par la fenêtre, on distingue un ciel d’orage aux couleurs tourmentées qui est tout à fait typique de l’esprit agité du romantisme (peut-être une évocation de l’Orage de la Pastorale…).

     

     

    Beethoven, Buste
     Anton Dietrich, Buste de Beethoven (1821)

     

    Mais ce n’est pas tout. Sur la gauche du tableau, on distingue une table (cheminée ?) qui supporte une statuette de Jeanne d’Arc, personnage particulièrement admiré par les romantiques. Derrière les compositeurs se trouve un portrait de Lord Byron dont la présence symbolique est tout aussi significative. Ce tableau est sans doute une copie du portrait le plus célèbre du poète romantique réalisé par George Harlow.

     

     

    Lord Byron

    George harlow, Lord Byron
     

    Dernier détail, juste à côté de Marie d’Agoult, une partition, sans doute tombée du piano, porte l’inscription : « dédié à son élève Franz Liszt – C. Czerny ». Ce dernier avait été ami de Beethoven et professeur et ami de la famille de Franz Liszt.

     

    Dans les théories pythagoriciennes, la symbolique du trois, du sept et du neuf est souveraine. Ainsi, le peintre place les personnages par groupe de trois en fonction de leur activité artistique (trinités littéraire ou musicale). Le septième personnage est la maîtresse de Liszt. La présence symbolique de Byron et Beethoven fait monter le nombre à neuf personnages particulièrement représentatifs du romantisme.

     

    Lorsque nous observons le tableau, force est de constater que notre regard est attiré d’abord par Liszt (placé en fonction des règles de la divine proportion, nombre d’or). Le but est donc d’abord de montrer le pouvoir de la musique et la force de cet art, comme s’il était la synthèse de tous les autres. La peinture semble « sonner » d’elle-même. Mais c’est bien Beethoven qui est au centre de la sémantique, car si Liszt est inspiré, c’est par l’image du maître. La position du buste, ses proportions démesurées, son « regard » et sa luminosité en contraste avec le ciel extérieur fait rayonner l’homme sur toute la scène. Il semble même que toute la scène soit éclairée par son rayonnement. Le triangle réalisé par Liszt, Beethoven et Czerny montre la liaison spirituelle entre les trois compositeurs et la transmission de l’art de Beethoven par l’intermédiaire du professeur. Presque comme une ligne du temps, il symbolise une chronologie entre le passé vivant à nouveau dans le présent sous les doigts inspirés de Liszt. Czerny est désormais placé au second rang, par terre, comme si son rôle était terminé. Seul compte désormais la communication entre le pianiste et le génie.

     

     

    Danhauser, Liszt au piano (1840) 1
     

    Si son esprit est présent, seul Franz Liszt en a la vision véritable. Il est le seul à le voir. Les autres le reçoivent. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que Beethoven soit si prisé dans les salons parisiens de cette époque enthousiasmée par les symphonies. On connaît d’ailleurs les fameuses transcriptions de Liszt des neuf symphonies destinées à les rendre accessibles aux endroits (salons) ne pouvant contenir un orchestre entier. D’autres illustrations montrent encore Liszt au piano entouré d’un public artistique. Cette lithographie de Kriehuber laisse entrevoir le même genre d’inspiration, le buste en moins.

     

     

    Kriehuber, Lithographie, Liszt avec kriehuber, Berlioz, Czerny et Ernst (1846)
     Kriehuber, Liszt au piano (1846) entouré de l'auteur, de Berlioz, de Czerny et de Ernst.

     

    Quoi qu’il en soit, l’œuvre de Danhauser respire la musique et « sonne » comme un véritable manifeste du romantisme pour cette génération de 1810. Ceci devrait définitivement placer Beethoven au rang des premiers romantiques contrairement à la volonté encore affirmée de certains de le considérer comme un classique.

     

     

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