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18 décembre 2014

L'Histoire de Jephté

C’est devant une salle comble que la Schola Leodiensis a donné son concert choral hier soir à l’U3A. Le public s’était déplacé très nombreux pour entendre l’ensemble vocal dirigé du virginal par Helmut Obrist et accompagné par le magnifique violoncelle de Claire Goldfarb interpréter des œuvres de musique ancienne rarement interprétées au concert. Il faut dire que la difficulté du répertoire et la beauté des œuvres de Jacobus Clemens non Papa, de Johann Pachelbel et de Giacomo Carissimi joue malheureusement en défaveur d’une large diffusion des ces chef-d’œuvres.

 

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 Sauf mention contraire, toutes les photographies sont d'Armand Mafit.

Si le motet de Clemens et le Magnificat de Pachelbel figurent volontiers dans un répertoire de musiques pour le temps de Noël, il n’en va pas de même pour l’oratorio retraçant l’Histoire de Jephté de Carissimi. Le tragique du destin de ce personnage tiré du Livre des Juges de la Bible qui, combattant les Ammonites, avait imprudemment promis qu’en cas de victoire il sacrifierait la première personne qui sortirait de sa maison pour l’accueillir à son retour a de quoi émouvoir les âmes les plus dures. En effet, c’est sa propre fille, unique, qui vient à sa rencontre « avec les tambourins et les chants de joie » lors de son victorieux retour. Cette dernière, résignée à accepter le sacrifice, va pleurer sa virginité dans les montagnes avec ses compagnes avant de revenir et de se livrer à l’holocauste.

 

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Si les avis des spécialistes divergent quant à la manière de comprendre le sacrifice lui-même, la Bible étant elle-même partagée quant à la valeur du sacrifice humain qu’elle rejette parfois et impose ailleurs, les artistes, et les peintres en particulier, ont souvent choisi la mise à mort, plus tragique et plus spectaculaire. Mais le sacrifice peut également être compris comme un retrait du monde de la jeune fille consacrant sa vie à Dieu… ainsi, quand elle pleure sa virginité et sa mort, elle ne se lamente pas nécessairement sur sa mort physique, mais sur l’absence forcée de descendance et sa « mort au monde » qui, par conséquent, annihile également celle de l’imprudent Jephté.

 

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C’est ce que tentais d’expliquer très rapidement avant l’interprétation de l’oratorio afin de sensibiliser à l’interprétation ouverte que Carissimi propose. Il n’est, dans sa musique, aucune description de la mise à mort, laissé à l’appréciation de l’auditeur. Pourtant tous les affects de la douleur habitent avec force la seconde partie de la pièce qui avait commencé par les chants de gloire de Jephté et les lamentations de ses ennemis.

 

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La musique mise en œuvre, non représentée mais forcément un peu jouée, on imagine mal que les chanteurs restaient de marbre en interprétant ces chants remplis d’émotions et nos musiciens avaient imaginés une mise en espace sobre et bien utile, file une trajectoire implacable.

 

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On y entend également les résonances du dernier Monteverdi dans l’illustration vocale du sens des mots comme dans une volonté de spatialisation des sons. Les rumeurs du combat, proches parfois du Combat de Tancrède et Clorinde (Huitième Livre de madrigaux) comme l’écho de la Nature, dans la lamentation de la fille de Jephté en témoignent avec force. 

 

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Le chant exprimé par Carissimi témoigne de ses capacités contrapunctiques exceptionnelles d’une part, les chœurs en témoignent avec force, le dernier de l’œuvre figurant au rang des plus beaux ensembles jamais composés, et de sa modernité dans les airs qui n’ont rien à envier au « belcanto » des opéras baroques. 

 

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 Photographie J-M Onkelinx

 

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Ces derniers, déployant une virtuosité de très haut niveau, usant des coloratures avec générosité, montrent, s’il fallait encore s’en convaincre, que l’oratorio est une alternative à l’opéra et qu’il en utilise les techniques. L’Historicus, c'est-à-dire le narrateur, parfois appelé le Testo (témoin) s’exprime en récitatifs souvent, eux aussi, envahis par les ornements et les figuralismes d’une rhétorique musicale du mot à mot demandant, de la part de ceux qui tiennent ce rôle, attribué à différents chanteurs durant l’œuvre, non seulement une précision de l’instant, mais aussi une vision à long terme de la phrase musicale, puis de la structure générale, reflet de la pensée et du cheminement du compositeur. On n’est pas loin des correspondances entre microcosme et macrocosme… ou, en d’autres termes entre l’émotion humaine individuelle et celle globale et universelle de la tragédie. Un propos que les baroques ne réfutaient pas et qui sera l’un des fils conducteurs de toute l’Histoire de la musique.

 

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Photographie J-M Onkelinx 

 

Et, pour revenir à des considérations plus terre à terre, voici quelques photos de cette belle soirée, souvenirs d’un moment privilégié d’émotions musicales...

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Et pour réécouter la fin de ce superbe oratorio, cette belle version de l'Esemble vocal Le Parlement de Musique dirigé par Martin Gester.