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23 mai 2015

L'amitié...

L’amitié… voilà une notion essentielle et pourtant si difficile à définir. À l'heure où nous avons des centaines d'« amis » virtuels sur Facebook et ailleurs, qu’est-ce qu’un ami ? Pourquoi l’amitié est-elle si importante dans nos vies ? Je ne résiste pas, avant de vous livrer mon avis sur le sujet, à reprendre la magnifique explication de Charles Pépin, professeur de philosophie qui, en avril 2009 répondait à un lecteur de Philosophie magazine… et je remercie, l’un de mes amis, Daniel Smits, qui, en m’offrant ce texte, a appliqué tout naturellement, vous vous en rendrez compte, les règles fondamentales de l’amitié. Merci Daniel !

 

« On trouve chez Aristote une belle définition de l’ami : l’ami, c’est celui qui vous rend meilleur, qui vous permet de progresser dans l’existence, de développer une part de vous-même qui, sans lui, serait restée inexploitée. Toute la philosophie d’Aristote repose sur la distinction entre ce qui est « en puissance » (potentiel) et ce qui est « en acte » (effectif), l’enjeu étant alors de savoir saisir les occasion pour « actualiser sa puissance ». 

 

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L’ami est justement pensé comme une telle occasion. L’ami authentique ne l’est donc pas par ses qualités propres : c’est ma rencontre avec lui qui aura ou non le pouvoir de me rendre meilleur. En ce sens, ce n’est pas vraiment lui qui me rend meilleur, mais ma relation avec lui. 

Une telle définition pourra surprendre l’esprit judéo-chrétien, et semble porter une vision instrumentale ou intéressée, de l’amitié. Le désintéressement, en effet, n’était pas une valeur en Grèce. Il s’agissait alors, pour Aristote et tout cas, de saisir la vie comme un immense potentiel, et d’approuver tout ce qui permettait d’actualiser effectivement ce potentiel. Regardez donc votre ami en face - ou plutôt, examinez votre relation à lui - et demandez-vous si elle favorise l’actualisation en vous d’une qualité, d’une faculté, d’une capacité, ou encore d’un rapport au monde qui, autrement, seraient restés en friche. Beaucoup plus simplement, demandez-vous : cette amitié me rend-elle meilleur ? 

Le critère, explosif, n’est plus alors simplement « est-ce que je peux compter sur lui », mais plutôt « si je peux compter sur moi, n’est-ce pas en partie grâce à lui ? ». C’est en ce sens, bien sûr, que le maître peut être un ami pour son disciple, ou le professeur pour son élève. La vie est une chance, mais elle est contingente : elle aurait pu ne pas être. Si quelqu’un me permet de vivre cette vie de façon plus ample, plus intense, plus accomplie, alors il est mon ami : l’ami de la vie en moi. Ce par quoi elle croît, se développe, se ramifie. Et ce genre de développements, de ramifications, ça se voit. Pas besoin d’attendre dix ans ni de s’interroger des heures sur la nature exacte des intentions de mon ami. Il suffit juste d’ouvrir les yeux ». 

Pour ma part, j’ajouterai modestement que pour recevoir et tirer un profit personnel de l’apport d’un ami, il nous faut nous ouvrir, être disponible, au sens de la tolérance, être capable de tout entendre et de tout ressentir... ce qui ne signifie nullement tout accepter ! Nous devons faire preuve d’une qualité d’écoute profonde et cela, ça se travaille, c’est un parcours initiatique, certes bordé d’amis et de rencontres, mais qui implique surtout notre capacité à nous ouvrir, à faire preuve de souplesse… à montrer nos dispositions à comprendre. On se souviendra que le mot comprendre est, en latin, la racine qui donne naissance au mot intelligence (intellegere, voir ci-dessous) ! Or comprendre l’autre et le monde, c’est une action qui se travaille au quotidien mais ne peut miser que sur le long terme ! Notre société qui veut tout et tout de suite a justement des problèmes avec ce long terme. Il faut tout et tout de suite… la société de consommation n’est pas étrangère à cela. Conséquence, les parcours initiatiques sont souvent la risée du plus grand nombre ! 

 

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Pourtant, l’amitié, en tant qu’actualisation de nous-même, se distribue, certes, sur notre ligne du temps, par la rencontre ponctuelle d’amis, mais l’assimilation des valeurs qui nous rendent meilleur n’est jamais immédiate et exempte de doutes. Si ce qu’elle nous apporte est parfois perceptible dans l’immédiat (et c’est heureux ainsi), c’est souvent bien plus tard que les véritables fruits de l’amitié se révèlent.  

Si le plein épanouissement de notre être passe par l’amitié à long terme, elle ne peut, dans notre monde, exister à sens unique ! Le partage est essentiel. Et le mot partage s’entend ici au-delà des critères judéo-chrétiens (sans les refuser non plus d’ailleurs), dans l’écoute de l’autre quel qu’il soit et quoi qu’il ait à partager ou à dire. De plus, il est essentiel que nous soyons, nous aussi, capables d’actualiser ou d’initier chez l’autre une faculté particulière. Ainsi, pour reprendre le cas du maître et de l’élève évoqué par Charles Pépin, les plus grands pédagogues vous diront que les élèves apprennent au maître autant que le maître à l’élève… mais ce qui s’échange alors n’est pas de même nature. L’un et l’autre se nourrissent de leur relation et y trouvent leur compte. Il en ressort une forme d’intimité qui, dans les cas de confiance mutuelle, peut s’apparenter à une forme d’amitié. Dans le meilleur des cas, le professeur n’a pas peur de se révéler et l’élève (je n’aime pas trop le mot disciple) non plus. N’est-ce pas là que se trouve la vraie vocation de l’enseignant ?  

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En ce sens, on le comprend, c’est le mot ami qui a tendance à devenir caduque car lorsque nous l’appliquons dans le langage courant, il ne désigne la plupart du temps que quelques rares personnes avec qui nous avons une relation privilégiée. Dans une acceptation plus large, l’ami, c’est l’Homme, justement au sens large. Et celui qui est l’ami de l’Homme, c’est celui qui fait preuve d’humanité. Comprenez-moi bien : celui qui fait preuve d’humanité n’est absolument pas celui qui a pitié ou qui fait preuve de condescendance ! C’est celui qui, une fois encore, cherche à comprendre avec, certes, ce qu’il faut de connaissance, mais aussi avec cette force émotionnelle que j’ai peur d’appeler empathie à cause des connotations diverses du mot. Pour moi, l’empathie, c’est ce qui permet de comprendre l’autre en y ajoutant l’émotion. 

L’idée vient en droite ligne de Voltaire qui disait que la civilisation, c’est ce qui se souvient. Mais, ajoutait-t-il, « sans les sens, il n’y a point de mémoire et sans mémoire, il n’y a point d’esprit ». L’ami de l’Homme est donc celui qui fait preuve à la fois de connaissance, de compréhension intelligente et d’émotion. Se souvenir avec émotion, voilà l’Humaniste ! Et celui-ci, s’il est certes l’ami d’hommes en particulier, s’il reçoit et donne, est surtout l’ami de l’Homme… l’un peut-il vraiment aller sans l’autre ?

 

Écrit par Jean-Marc Onkelinx dans Général | Commentaires (3) | Tags : amitié, ami, philosophie, voltaire, tolérance, empathie, humanisme | |  Facebook |