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19 août 2014

Appassionata



"Je suis incapable d’écouter de la musique trop souvent. Cela me donne envie de dire des choses gentilles et sottes, et de tapoter la tête des gens. Or maintenant il faut frapper sur la tête, les frapper sans merci." (Lénine après avoir entendu l’Appassionata de Beethoven).

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Dmitri Nalbandian, Lenine chez Maxime Gorki, 1956



Il y avait longtemps que je ne m’étais pas laissé divaguer à l’observation d’une peinture. Rencontre inopinée avec cette toile de Nalbandian à la suite de la lecture d’un article consacré à la formidable récente exposition de la Cité de la Musique à Paris, Lénine, Staline et la musique.

Dans ce salon avec piano à queue, cadres dorés aux murs, à la lueur de la lampe, le camarade Lénine (1870-1924) qui invite le prolétariat à s'approprier toutes les richesses de l'art, de la science et de la technique du monde, a subitement des états d’âme en écoutant l'« Appassionata » de Beethoven. Ce célèbre tableau le montre en effet fasciné en écoutant le pianiste Issay Dobrowen (1891-1953). Ce dernier, ami de  l’écrivain Maxime Gorki, était pianiste et chef d’orchestre. Il fut le premier à diriger Boris Godounov en Allemagne. Il quitta la Russie en 1923 et devint citoyen norvégien. Quant à Maxime Gorki (1869-1936), il n’est pas besoin de le présenter. Fondateur du réalisme soviétique, il fut d’abord l’ami de Lénine avant de devenir critique face à la manière dont le pouvoir agissait face au peuple et aux artistes. Sa mort, sous Staline, en 1936, est restée une énigme. On soupçonne le pouvoir de l’avoir empoisonné.

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Issay Dobrowen

 

 



Donc, après avoir écouté la musique dans un silence quasi religieux, il se mit à discourir sur le génie beethovenien et sur le pouvoir envoutant de la musique en laissant entendre, toutefois que cette dernière pouvait être une entrave à l’esprit révolutionnaire.

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Beethoven, Sonate n°23 op. 57 "Appassionata" (1904-05), début.

 



Ces années 1920 avancent effectivement en associant, dans une marche souvent forcée, l’art avec la construction d’une utopie politique. Mais, contrairement à l’éducation, la création artistique n’est pas une priorité pour le nouveau régime. Pourtant, dans les premiers mois du gouvernement Lénine, le commissariat du peuple à l’éducation mène une politique relativement éclairée et permet à des artistes d’avant-garde d’occuper des fonctions officielles. Cela ne dura pas longtemps. L’Association russe des musiciens prolétariens, qui évalue la production artistique en fonction de son utilité pour les masses laborieuses, impose peu à peu ses vues. Elle veut faire interdire certaines œuvres, comme le premier opéra de Chostakovitch, Le Nez, qu’elle trouve trop complexe. Le compositeur, lui, ambitionne de révolutionner l’opéra. Qui a raison ? L’artiste d’avant-garde ou ceux qui fustigent la complexité des modernistes ? La réponse ne va pas de soi : devenir un "artiste proche du peuple" se heurte au manque de culture du plus grand nombre et au conformisme qui en résulte. À la fin de l’année 1927, le 15e Congrès condamne "toute déviation par rapport à la ligne définie par le Parti".

 

 

Alors, les propos de Lénine, relatés par Gorki semblent prophétiques. Beethoven, même ce symbole de l’héroïsme humain, s’il peut toucher l’homme qu’était Lénine, peut également mettre en péril les desseins plus grands de ces dirigeants. Alors, cette musique n’est-elle pas trop bourgeoise pour le peuple ? Un questionnement qui donne un avant-goût des purges à venir… On connaît en effet le curieux rapport, très ambigu, que Staline nourrira face aux arts et à la musique en particulier. Ses bêtes noires seront Chostakovitch, Prokofiev, Khatchatourian et quelques autres. Le ministre de la culture, le tristement célèbre Jdanov, mettra un point d’honneur à veiller à la « fabrication » d’une musique prolétaire, refoulant toute tentative moderniste.

Cette attitude du pouvoir soviétique a été jusqu’à refuser toute expression grave ou tragique à l’art, ce qu’il est par essence. En dénaturant à ce point la nature de l’art et sa fonction dans la société, le régime soviétique, comme toutes les tyrannies, a réussi, bien malgré lui, à devenir le terrain propices d’œuvres cachées d’une exceptionnelle force qui, aujourd’hui encore, fait office de symbole de l’art des oppressés. Car tout régime totalitaire provoque inéluctablement des dissidences. Tôt ou tard, les tyrans sont bien obligés de l’admettre et de constater que les œuvres d’art sont les accusations les plus fortes à leur égard, mais surtout les preuves de leur totalitarisme aveugle et meurtrier. L’art a toujours eu un rôle dans l’expression du peuple. Pas toujours celui que les dictateurs ont cru entrevoir…

 

Écrit par Jean-Marc Onkelinx dans Arts, Musique | Commentaires (0) | Tags : lenine, staline, urss, russie, gorki, beethoven, nalbandian, peinture | |  Facebook |