« Macbeth a tué le sommeil ! »

 

MACBETH – « Il m’a semblé entendre une voix crier : « Ne dors plus ! Macbeth a tué le sommeil » Le sommeil innocent, le sommeil qui démêle l’écheveau embrouillé du souci, le sommeil, mort de la vie de chaque jour, bain du labeur douloureux, baume des âmes blessées, second service de la grande nature, aliment suprême du banquet de la vie. » 

Comme je le signalais hier, Macbeth fait partie de la période tragique de Shakespeare et doit probablement dater de 1606. En effet, des allusions au roi meurtrier sont présentes dans certaines œuvres dramatiques de 1607. De plus, certains faits historiques comme la « Conspiration des Poudres » en 1605 ( Gunpowder Plot, en anglais est une conspiration menée par un clan catholique qui visait à assassiner Jacques Ier et toute sa famille ainsi qu’une grande part de l’aristocratie en faisant exploser le Palais de Westminster) semblent évoqués par l’auteur au sein même de son ouvrage.


 

Shakespeare, Conspiration des Poudres (1605)
 


L’action est tirée, comme beaucoup d’autres, des chroniques de Holinshed et se présente comme la contraction de deux histoires de meurtres qui se déroulèrent en Ecosse au XIIème siècle. Macbeth, un chef de clan, était devenu roi pendant dix-sept ans après avoir liquidé le roi Duncan.


 

Chronique de Holinshed, Duncan



 

Si le temps de l’action de Shakespeare est indéterminé, il va sans dire que les dix-sept ans des chroniques sont condensés en quelques jours, voire quelques heures. Il s’agit de rendre le drame plus fulgurant et de préserver une morale saine. Le roi usurpateur ne profitera pas d’un long répit et d’une atténuation des effets de son crime.  

L’œuvre est sobre tant dans son propos que dans son éclairage. La nuit est la référence de la pièce et toutes les scènes d’extérieur sont ternies par une brume épaisse qui contribue aux pensées sinistres des protagonistes. L’intérieur du château est, lui aussi, éclairé par des seuls flambeaux qui distillent une lumière blafarde et des jeux d’ombres propices à des dédoublements de personnalité. 

Dans ce climat particulièrement hostile et sévère, évoluent de nombreux personnages dont les plus importants sont, bien sur, Macbeth, son épouse, Banquo et les sorcières. Examinons de plus près l’action du drame.


 

Macbeth et Banquo face aux sorcières
 


Dès les premières répliques de la pièce, les sorcières préparent leurs prédictions et, une fois le décor de guerre présenté, le bon roi Duncan (qui, historiquement était un incapable !) décide de récompenser Macbeth pour sa fidélité et son courage guerrier. De retour du front, Macbeth et Banquo se trouvent face à face avec les sorcières qui prédisent aux deux hommes un destin fabuleux. Macbeth sera roi et la descendance de Banquo également. Mais pour régner, il faut se débarrasser de Duncan. Lady Macbeth, moins freinée que son mari par les scrupules et la loyauté, profite du bref séjour du roi en son château pour préparer l’assassinat.

 

Par une nuit sans lune, Macbeth poignarde Duncan, encouragé par son épouse. Il est aussitôt assailli par les remords. Il fait aussi assassiner Banquo et son fils (qui en réchappe de justesse), mais est hanté par son fantôme. Plus de sommeil pour cet homme qui se sent aspiré dans l’engrenage du meurtre, plus de repos pour Lady Macbeth qui sombre progressivement dans la déraison. Le couple maudit cherche tant bien que mal à diriger dans le sang, mais une dernière intervention des sorcières, développent un oracle mal compris par le sanguinaire. Il se croit invincible.


 

John Singer Sargent, Lady Macbeth, 1889



 

Dans son dos, la révolte des anciens partisans de Duncan s’organise. On projette de renverser Macbeth et ce dernier, pour se débarrasser des gêneurs, fait assassiner la famille de Macduff (voilà l’allusion à la fameuse conspiration contre Jacques Ier) en l’absence de ce dernier. La vengeance se fait de plus en plus imminente et, retranché dans sa forteresse, Macbeth aspire à la mort. Son épouse met fin à sa vie, ne supportant plus le poids des crimes, et le roi, à cause de sa compréhension erronée des propos des sorcières, est vaincu par Macduff dans un combat à l’épée. Tout rentre dans l’ordre et un nouveau roi est appelé à régner (Araignée ? Quel drôle de nom pour un roi, j’aurais préféré libellule ou papillon… ! Sans commentaire !). 

On comprend aisément que la tragédie entière exploite les rapports que le couple infernal entretien avec le crime qu’il a perpétré. Macbeth est d’abord un homme bon et loyal. S’il songe d’emblée, suite à la première prédiction, à accéder au poste suprême, il est muni de barrières psychologiques importantes. On ne tue pas son propre roi ! C’est là qu’intervient Lady Macbeth qui, dans une soudaine envie de pouvoir, va convaincre son mari qu’il ne sera un homme que s’il agit dans le sang. Si elle nous semble si terrible, c’est que son discours semble être complètement dénué d’humanité. Elle balaye toutes les réticences de son mari et est le vrai cerveau de l’opération. Elle ne soupçonne pas encore que ce fardeau sera trop lourd pour elle. Macbeth bascule et passe à l’acte. Effacer les traces de sang n’est pas aussi simple. L’eau ne nettoie que l’apparence physique, pas les traces psychologiques d’un tel acte. Le remord et la crainte d’être découvert lui ôte le sommeil. Les crimes se succèdent, l’homme est de plus en plus en proie aux hallucinations et plonge dans un marasme sanguinaire sans précédent. Le crime attire le crime. Il n’est plus que l’ombre de lui-même et la mort se présente à son esprit non pas comme une rédemption, mais comme la projection de son être dans un néant insondable.


 

Lady Macbeth, par Kate Eastwood Norris



 

Sa femme a perdu les pédales. Elle erre dans le château un flambeau à la main, ressassant à tout instant la funeste scène. De terribles images s’imposent à son esprit malade. La grande réplique, au moment du meurtre en dit long sur son état d’esprit : « S’il n’avait pas ressemblé, dans son sommeil, à mon père, j’aurais fait la chose… ! ». Car tuer un roi, c’est assassiner le père et le complexe d’Œdipe ne fonctionne pas dans ce sens là. Comme Don Juan tue le Commandeur, il est vrai, dans d’autres circonstances, Lady Macbeth opère un acte contre nature, parricide d’une part et affranchissement de la loi, d’autre part. C’est donc un vrai traumatisme profond qui génère sa folie…et sa mort. Le couple est entraîné dans une course mortifère irréversible.


 

Füssli, Lady Macbeth somnambule



 

Serait-ce le poids d’un destin extraordinaire ? Non. C’est le résultat d’un choix. J’évoquais hier le libre arbitre des personnages de Shakespeare et c’est bien de cela qu’il s’agit ici. Les émanations surnaturelles des sorcières révèlent à Macbeth une part profonde de son âme. Libre à lui de refuser ce choix. Comme dans toute société, l’homme est confronté à une culture sociale et politique dont les limites sont le garant des libertés collectives. Macbeth n’est pas un psychopathe. Il possède ses limites, mais son épouse, elle, possède une psychologie plus complexe. Elle connaît moins, croit-on, les barrières et s’impose comme une ambitieuse prête à tout. On pourrait également gloser longtemps sur les rapports sexuels qui animent  et lient le couple infernal. Leur relation est effectivement teintée d’une manifeste domination de l’épouse, reléguant Macbeth à une impuissance flagrante. On est cependant amené à penser que, la condition féminine étant ce qu’elle était à l’époque de Shakespeare, un seul mot de Macbeth aurait fait taire la forcenée. Mais il choisit pour de nombreuses raisons de montrer sa puissance non pas par l’amour, mais par la haine. Il suit sa femme dans son délire meurtrier…il a choisi son destin.


 Th. Chassériau, le fantôme de Banquo


 

La mort ne se présente donc pas, après les remords et la disparition du sommeil comme une punition, mais comme une libération. Il aspire, non pas au pardon, mais au néant, ce qui, dans cette société encore empreinte de religiosité, est sombrement tragique. Le monde de Macbeth disparaît aussi vite qu’il n’était apparu, engloutissant le couple de manière fulgurante. La pièce nous laisse dans un état d’hébétude particulièrement fort, tout va si vite… ! 

Le chaos permanent de Macbeth ne dissimule pas le drame humain qui s’y joue. Si tout  est sombre dans cette histoire où le soleil ne luit jamais et où la tempête fait rage, il reste, pour Shakespeare, le sentiment que tout aurait pu se passer autrement. Macbeth avait le choix. Il a mal décidé, mais le libre arbitre est sauf. Macbeth est un héros tragique, certes, mais n’est pas l’outil d’un destin funeste. C’est sans doute pour cela qu’il reste attachant malgré ses crimes.

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