• Chopin selon Fischer

     

     

    Edwin Fischer (1886-1960) fut l’un des grands pianistes du XXème siècle. Spécialisé dans le répertoire germanique romantique, il nous a également laissé quelques témoignages sur sa vision de son art et des compositeurs. Ainsi ce petit texte très imagé sur Chopin que je vous livre tel quel, sans autre commentaire. Hommage tout personnel, cette « vision » de Chopin peut s’inscrire remarquablement au rang de portrait subjectif et pourtant si vrai.


    Edwin_Fischer



     

    « Il n’aimait pas la société ni les allures bruyantes du public. Ses nerfs réagissaient à chaque excitation avec tant de vivacité et de force qu’il en souffrait beaucoup. Il dut constater avec mélancolie que Liszt, pianiste d’une vigueur resplendissante, enflammait le public en interprétant ses Polonaises, alors que lui, Chopin, ne l’entrainait que par intermittence. Sa nature aristocratique était mise au supplice de devoir se livrer en pâture à des gens qui le payaient pour cela. Durant toute sa vie il fut incapable d’oublier un profond et bel amour de jeunesse.  

    Lorsqu’il était invité dans une maison amie (il mangeait à peine un œuf à la coque et quelques épinards), on était obligé de le servir dans une chambre où il était seul en tête à tête avec un beau Pleyel à queue surmonté de deux candélabres. Tandis que les autres festoyaient, sa main longue, frêle, mais belle, effleurait les touches et une mazurka tout à coup jaillissait des notes du prélude, une mazurka infiniment tendre, infiniment belle : le souffle mélancolique de la Pologne et la grâce de la France. Tout ce qui l’entourait s’évanouissait ; il contemplait sa patrie en grande splendeur et triomphe, dans toute la noblesse et bravoure de sa radieuse imagination. Depuis longtemps déjà les autres avaient cessé de festoyer, les conversations s’étaient tues : on écoutait. Entends-tu l’Etude en tierces (op. 25, n°6) ? Entends-tu ce léger carillon de la troïka par-dessus la neige épaisse et le souffle des chevaux ? Comme la main gauche dépeint le sentiment qui brise le cœur des hommes qu’on emmène en captivité ! 

    Comme les bourrasques font rage au-dessus des vastes plaines dans l’Etude en la mineur (« Révolutionnaire ») ! Comme il décompose en filets ténus aux larges mailles scintillantes les harmonies parmi tout le clavier ! Comme il décrit la vie et la mort – sa mort – dans les rêves enfiévrés de la Sonate en si bémol mineur (op. 35, n°2) ! Si on pouvait l’entendre aujourd’hui, si on pouvait l’entendre jouer, -comme il est nerveux, comme il est viril – on cesserait de le dépeindre comme un élégant compositeur de salon préoccupé par les jolies femmes.



     

     

    Bien sûr, ce fut un malade ; il se servait avec une maîtrise particulière des couleurs tendres et réfractées mais il demeura toujours un grand musicien qui aurait abominé toutes les niaiseries, tous les ritenuti langoureux, toute cette fausse sentimentalité qui se manifeste si souvent. Il jouait rubato, mais restituait à l’intérieur même de la mesure ce qu’il lui avait ravi et respectait ainsi la mesure. Ecoutez Alfred Cortot : il lui rend magnifiquement cette virilité, même dans sa manière d’employer la pédale. 

    Si le rythme fondamental est sévèrement ordonné, tous ces mouvements de son âme à fleur de peau – de cette âme qui change avec une rapidité infinie – surgissant et s’évanouissant comme dans un éclair, tout cela peut corusquer* par-dessus. A l’instant son œil resplendit de fierté et même d’amour, mais déjà ton regard indiscret l’a offensé ; à l’instant il t’a laissé entrevoir son cœur qui saigne, pour déclarer l’instant d’après en un geste chevaleresque que ce n’était qu’un jeu. 

    Comme Chopin aime son instrument ! Comme une belle femme serait heureuse d’être traitée et comprise par celui qu’elle aime de la façon dont il traite cet instrument ! Jamais il ne va au-delà des possibilités de son piano, mais il tire de lui tout ce qui s’y cache de beautés mystérieuses. Il fait entendre des harpes éoliennes, et aussi les bruissements d’ailes des anges, et aussi la voix tremblante, solitaire, de la Mignon de Pologne. Lorsque, dans la Fantaisie en fa mineur (op. 49), nous le voyons, en une tension remplie d’horreur, le souffle coupé, chevaucher toujours plus vite sa course victorieuse vers la mort ; lorsqu’il se relève trois fois encore après sa chute, avant que le rideau ne tombe sur la tragédie – alors le piano devient le héraut des ultimes événements de l’âme et cela d’une façon impossible à n’importe quel autre instrument. Chopin aussi, comme Mozart, s’est accompli très tôt. Dans ses œuvres s’incarne l’essence d’une âme fière, un ardent amour pour sa patrie et un sens aristocratique de la beauté dans les couleurs et dans les formes. » Edwin Fischer, Considérations sur la musique, Editions du Coudrier, Paris, 1951. 

    * Corusquer est un verbe tombé en désuétude qui désignait au Moyen Âge, dans les arrières boutiques des charcutiers- barbiers l’action de positionner l’index de la main gauche dans l’orifice nasal afin de la libérer d’une éventuelle obstruction des voies respiratoires. Ce verbe est donc synonyme de curage intensif.

     

    A suivre prochainement, un texte sur Schumann…

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