• Le grand Bach



    En ce qui me concerne, et malgré l'anniversaire singulier de G. Rossini (1792-1868) qui était né un 29 février, la semaine sera consacrée à des conférences et des cours sur le grand Jean-Sébastien Bach (1685-1750)… avec plusieurs thèmes au programme comme la Passion selon Saint Jean ou le Clavier bien tempéré. Et, comme souvent, je me demande dans quelle mesure les mots que je vais prononcer pour tenter d’expliquer sa musique ne dénaturent pas le message de l’artiste qui va bien au-delà du dicible. Mais après tout, c’est mon quotidien de tenter d’ouvrir des portes, de susciter la curiosité, de faire en sorte que mes auditeurs puissent s’interroger sur l’effet que produit la musique sur eux… Et c’est passionnant !

    Car dès que le nom de Johann Sebastian Bach est prononcé, on se souvient qu’il est un génie musical insurpassé, qu’il était animé d’une foi si extraordinaire qu’il aurait pu rivaliser avec les plus grands théologiens et exégètes des Écritures. On admire sa stabilité et la régularité de son génie et de ses œuvres. On admet volontiers des capacités mathématiques et scientifiques d’un niveau exceptionnel pour son temps. Bref, on en fait un génie universel tout aussi à l’aise dans les diverses disciplines humaines. On reconnaît alors que sa musique véhicule forcément une vision du monde très élevée… et qui peut nous élever quoi que nous soyons au point de vue philosophique.

     

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    Bach en 1715.




    Mais le grand Bach, comme on l’a appelé par comparaison à ses enfants et à tous les membres plus ou moins éloignés de sa famille qui étaient musiciens, s’il fascine encore aujourd’hui, est absolument au service de la musique. Et elle aussi a toujours fasciné l’homme. On peut même dire que les grands penseurs de l’humanité, quelle que soit la civilisation d’où ils proviennent, ont porté à l’art musical une fonction spirituelle hors du commun. Elle semble être une expression fondamentale de l’univers et agir sur nous, êtres humains, comme un écho des profondeurs du monde.

    Les religions antiques ne s’y étaient d’ailleurs pas trompées. Dans sa quête d’un niveau de conscience supérieur, l’homme a construit la cosmologie dont les trois disciplines fondamentales sont l’astronomie, la théorie des nombres et la musique. Pythagore, du reste, et par exemple, n’hésite pas à définir la musique comme « un jeu de rapports numériques donc en affinité avec le cosmos ». Pour lui, l’univers est un ensemble harmonieux dans lequel les corps célestes engendrent de vibrations, des « tons » et des rythmes. C’est la fameuse Harmonie des Sphères.

    Au Moyen Âge, Boèce définit, dans le même esprit, trois types de musiques. La première et plus importante est la Musica mundana, l’harmonie des sphères. La deuxième, Musica humana est celle de notre être qui, tel un microcosme en phase avec le macrocosme de l’univers obéit aux mêmes proportions sonores (les tons et rythmes de Pythagore). Enfin, la Musica instrumentalis qui est la manière de rendre audible ces intervalles créés par les sphères grâce à la voix ou aux instruments joués par les êtres humains. La musique pratique est donc une imitation de la Nature, de l’Univers.


    Passion selon Saint Jean, Es ist vollbracht (Tout est accompli)



    Bien plus tard, Kepler (1571-1630) affirmera encore que la musique terrestre est une imitation des événements cosmiques. Mais c’est Werkmeister qui, en 1707, à l’époque de Bach, affirme que  « les nombres sont des harmonies qui sont de véritables proportions fondamentales de l’univers. Ces proportions peuvent être retrouvées dans le mouvement des planètes. Ceux-ci peuvent nous donner une image rapprochée de la nature de Dieu Tout-puissant, tel qu’il fut depuis toute éternité, avant que ne soit posée la base de l’Univers. Car c’est être un et universel désigné par l’unité dans laquelle toute harmonie prend sa source et d’où coule la véritable union ».

    La question est de savoir si cette conception abstraite du monde, des proportions et des intervalles musicaux peut vraiment s’appliquer à une musique pratique. N’est-ce pas seulement une vue de l’esprit, une sublimation ou même un fantasme ?

    Et bien, il semble que la musique de Bach ait été la tentative de mise en pratique de ces idées, qu’elle ait été la démonstration concrète de cette résonnance spirituelle et fondamentale qui vibre en l'homme à l'imitation du Cosmos. Car une chose est sûre : Bach croyait fermement en la puissance de la musique, en sa capacité à édifier les hommes, à comprendre les mécanismes et les rouages du monde, de ce monde auquel il appartenait, qu’il comprenait et qu’il dépassait. Pas surprenant alors qu’à travers l’histoire, les plus grands penseurs de l’humanité aient fait allusion au grand Bach. À l’heure où la musicologie, érigée en science toute puissante, cherche à ramener Bach au rang du commun des mortels, ce qu’il était aussi, évidemment, on n’ose plus guère aborder ces notions hautement spirituelles qui font que son art et sa musique sont également autre chose que de la musique. On est taxé de fantaisiste ou de superstitieux lorsqu'on évoque l'attrait pour les nombres et les diverses utilisations de la gématrie au sein des oeuvres du maître. On dit que la rhétorique n'est qu'une vieille fable dont les compositeurs n'ont pas usé autant qu'on le croit.


    Clavier bien tempéré, Livre 1 Prélude et fugue n°24 en si mineur.

     

    Or rendre justice à Bach, c’est aussi expliquer pourquoi des non-croyants pleurent en écoutant la Messe en si mineur, pourquoi un Concerto peut être ressenti comme de la musique sacrée, de la même manière que toute note écrite par Bach prend une valeur spirituelle qui touche à l’université des hommes.

    C’est ce qu’ont fait de grands personnages comme Goethe qui, malgré quelques insuffisances à juger la musique, avait tout de même compris bien avant beaucoup d’autres qu’écouter la musique de Bach, c’était « comme si l’harmonie éternelle s’entretenait aves elle-même, comme cela devait probablement se passer dans le sein de Dieu peu avant la création du monde ». Christian Friedrich Schubart, en 1785, affirmait, pour sa part, que « ce que Newton a été savant universel, Bach l’a été comme musicien »… Et encore  Friedrich Nietzsche : « Avec la musique de Bach, nous avons le sentiment d’assister au moment où Dieu créa le monde ». La meilleure expression étant, à mon avis, celle de Cioran qui déclarait que « si quelqu’un devait quelque chose à Bach, c’était Dieu lui-même ».


    Écoutez en particulier la partie "Et expecto resurrectionem mortuorum"... sublime... !

     

    Et puis il y a tous les témoignages des compositeurs et des musiciens eux-mêmes. Tous, de Haydn, Mozart et Beethoven à Webern ou Ligeti en passant, évidemment par Mendelssohn, Liszt, Chopin ou Schumann, savent ce qu'ils doivent à Bach. Non seulement à travers des hommages de toutes sortes, mais aussi par le fait qu'ils ont tous pratiqué les oeuvres du maître, l'héritage est immense. En fait, il y a chez Bach cette charnière entre la musique ancienne et la moderne. Il est, à lui seul, la synthèse de siècles de polyphonie et est conscient des enjeux de la musique qui viendra après lui. Comment ne pas songer à ce testament exceptionnel qu'est l'Offrande musicale (BWV 1079) qui synthétise toutes les techniques polyphoniques du canon et de la fugue mais crée, en son coeur, la jonction avec la musique galante par l'extraordinaire Sonate en trio. Et au-delà de ces considérations historiques, il y a le message, essentiel, profond et spirituel qui est tellement élevé qu'il abolit toute nuance confessionnelle et spirituelle. Il met tout le monde d'accord, il est essentiel. Bref, on n'a aucune peine à comprendre pourquoi Bach se trouve au faîte de l'histoire de la musique et que pour beaucoup, il en constitue l'alpha et l'omega. Et puis, ne dit-on pas: "Il y a Bach et puis les autres..." mais quels autres...!

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