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    L’idée était venue de Patrick Wilwerth et de Benoit Hons, les chevilles ouvrières du Chœur universitaire de Liège : organiser un concert qui mettrait en relation Georg Friedrich Haendel (1685-1759) et Wofgang Amadeus Mozart (1756-1791) à travers deux œuvres emblématiques. Les Coronations Anthems du premier et la Messe du Couronnement du second rassemblés en un seul lieu, la superbe église Saint-Jacques de Liège, l’un des fleurons architecturaux de notre cité.

    Mais ce projet allait encore s’enrichir et se placer sous le signe de la candidature de la Cité ardente à l’Exposition internationale de 2017. Dans cette optique, le désir des organisateurs était de mettre en valeur la manifestation pour qu’elle revête un aspect fédérateur, polymorphe et mette en valeur le savoir-faire liégeois. Ainsi, au-delà du Chœur universitaire, l’Ensemble instrumental Tempus Musicale et les quatre solistes (C. Vieslet, L. Balidemaj, S. Laird et P-L. Tremblay), plusieurs invités de taille rehaussaient la soirée par des interventions tant inattendues que bienvenues : Rhonny Ventat, saxophoniste exceptionnel improvisait entre les œuvres sur des thèmes de nos deux compositeurs et l’organiste Joëlle Sauvenière mettait en valeur les orgues historiques et uniques de Saint-Jacques, magnifiquement éclairés en un spectacle mené de main de maître par la jeune agence de Saint-Vith, PLG. Son et lumière donc… !

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    Les orgues de l'église Saint-Jacques



    Et pour compléter le spectacle d’une dimension historique et théâtrale, on m’avait demandé de rédiger deux textes de fiction qui feraient parler les deux compositeurs de leurs propres œuvres. Sur un ton simple et direct, évitant le risque de textes arides et ennuyeux, j’ai donc voulu rester égal à moi-même et jouer à la fois la carte de la pédagogie, les auditeurs apprenant les raisons et les éventuels sens des œuvres, et celle du clin d’œil, bien liégeois en donnant à Mozart un langage parfois cru et à Haendel une conscience de sa réussite anglaise. Je remercie de tout cœur les deux acteurs qui ont dit ces textes lors du concert, Richard Faymonville et Jean-Philippe Renaud. Je vous les livre maintenant à la lecture en deux billets, aujourd’hui Mozart, mercredi Haendel. En les lisant, prenez le temps de leur donner du relief et de faire revivre ces personnages très attachants!

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    Le Choeur universitaire de Liège, dirigé par Patrick Wilwerth.



    « … Messe du Couronnement ! Messe du Couronnement ! À entendre la façon dont on nomme ma messe aujourd’hui, on croirait volontiers à une musique destinée au couronnement d’un prince, d’un roi ou d’un empereur ! … Mais vous seriez bien en peine d’en trouver un… en 1779. Et puis ici, à Salzbourg, il ne se passe jamais rien ! Bien loin des remous du monde, Salzbourg et son archevêque, MON patron, semblent complètement indifférents à la tournure que prend le monde,… à l’art et à la pensée moderne !

    J’ai bien essayé de leur échapper, … d’aller tenter ma chance ailleurs, là où le musicien n’est pas l’esclave du despote, là où il est considéré comme un véritable artiste qui œuvre avec force pour l’expression suprême, celle de la vie des hommes… J’ai donc jadis claqué la porte… plutôt l’archevêque Colloredo m’a chassé… Et je suis parti sur le routes… j’ai cherché à refaire le grand voyage de mon enfance, celui qui m’avait conduit avec Léopold, mon cher papa comme imprésario, vers mes premiers succès… C’est à cette époque, en automne de l’an 1763, j’avais sept ans, que j’ai visité votre belle ville de Liège… elle a bien changé aujourd’hui ! Mes premiers succès… que dis-je ? Enfant prodige, tous admiraient mes talents… et ceux de ma sœur. Je passais du clavecin au violon, de la sonate à la fugue… j’improvisais comme personne… et puis je sautais sur les genoux de l’Impératrice, je la saisissais par le cou et lui donnais mille baisers… ! Tout était possible !

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    Alors je suis reparti. Maman m’accompagnait, le monde s’ouvrait à nouveau à moi… Mais voilà ! Je n’étais plus un enfant. Et mes talents n’impressionnaient plus personne ! À Paris, où je triomphais jadis, il m’a fallu me battre pour dénicher quelque entrevue, quelque concert… Des promesses… oui beaucoup ! Mais rien d’autre…

    Et puis cette terrible nuit… où maman est partie à tout jamais. Je n’avais jamais vu mourir un être humain… j’ai eu peur ! Et il a fallu que, pour la première fois, ce soit précisément ma mère, ma chère mère ! Ce fut pour moi un choc terrible… la mort ! Je ne l’avais imaginée que sur la scène, dans les opéras… et voilà qu’elle s’est présentée à moi sous sa forme la plus cruelle. Alors j’ai prié Dieu avec ferveur pour qu’il m’accorde la force… (avec accablement) La force de quoi ? De revenir seul à Salzbourg comme mon père me l’ordonnait ? D’accepter l’échec, de me faire à l’idée que je ne serais jamais le compositeur d’opéra que je désirais tant ? En voilà donc une force !... Une lâcheté… oui ! Revenir au service de l’archevêque, lui demander pardon et redevenir son domestique… « Mozart, vous écrirez une sérénade pour mes jardins… Mozart, il nous faut une messe pour le couronnement annuel de la statue de la Vierge à la Basilique Maria-Plain ! »

    Oui, un couronnement… en do majeur, la tonalité de la gloire, de la force, … une messe solennelle, grandiose… pas seulement ! Ma messe allait être un hommage à maman… La Vierge Marie n’est-elle pas la mère de tous les hommes ? Cette messe serait le lieu de mes confidences, de mes espoirs, de mes tristesses et de mes désillusions… le bon vieux texte liturgique contient en lui-même une bonne part des émotions humaines. … Une messe dégagée des traditionnelles mièvreries de la Galanterie, composée dans un style beaucoup plus simple, plus expressif, libéré des conventions… C’est désormais dans cette voie que je veux marcher… appliquer les règles de l’opéra à la musique sacrée… comme Haendel l’avait déjà fait dans son fameux Messie. Car enfin, y a-t-il une différence entre le drame sacré et le drame profane ? En tous cas, moi, je suis le même quand j’écris pour l’église ou pour le théâtre ! … On me l’a reproché… Mais qui peut résister au charme teinté d’opéra que déploie mon Agnus Dei ? … Un vrai chant d’amour !



    Et puis ma messe, c’est une œuvre du temps… Papa Haydn avait bien écrit une « Missa in Tempore Belli », une messe en temps de guerre… Moi, c’est une œuvre de paix…  Écoutez ces accents du Gloria : le mot « Pax », paix est si intense… il évoque la fin de la guerre entre l’Autriche et la Prusse, la « Paix de Teschen » qui vient d’être signée… « Messe pour un temps de paix »… c’est aussi ce que je désire maintenant… la paix !

    … Une messe qui chanterait la Gloire de Dieu, l’Humanité du Fils… et la Force de l’Esprit… Et puis, dans le Credo, tout mon questionnement sur le destin… Et incarnatus est… c’est le mystère de Noël, la promesse d’être sauvé… Mais la Crucifixion, c’est la mort tragique de l’homme, passage obligé avant l’ultime triomphe dans la Résurrection… Quelle musique ! J’y ai sans doute placé plus que je ne le devais… Tout mon désarroi parisien, toute ma souffrance salzbourgeoise… et tout l’espoir que je nourris de partir m’établir à Vienne loin de cet horrible bonhomme, loin de mon père qui me reproche toujours la mort de maman, qui m’étouffe désormais… loin aussi de Nannerl, ma chère Nannerl, complice de jadis, qui ressemble de plus en plus à une jeune fille montée en graine, coulée dans le moule de la bienséance…

    C’est tout cela qui se trouve dans ma Messe et je n’ai pas peur d’affirmer que c’est ainsi que vous m’aimez, que vous me comprenez, que vous vous retrouvez dans ma musique… N’êtes-vous pas sensibles comme moi aux questions fondamentales que l’homme se pose ? N’êtes-vous pas, comme moi, à la recherche du bonheur ?

    … Alors écoutez encore une fois ma Messe du Couronnement et portez-la toujours dans votre cœur comme le témoignage de mon humanité plus que de ma soumission… ! »

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