• Manon (1)



    « Le charme principal de l’opéra, charme dont on ne se rend pas compte et qui le fait demeurer entre les ruines des autres théâtres, c’est que nulle part la convention n’est aussi forcée ni aussi éloignée de la nature » Théophile Gautier, Histoire de l’art dramatique, 1858.

    C’est le reproche majeur que l’on fait à Manon de Jules Massenet (1842-1912) qui, pour certains, figurent au panthéon des opéras les plus conventionnels et académiques. Et si une part de ce propos peut se vérifier à l’écoute de l’œuvre, il serait ridicule de s’arrêter à ces constatations et de se priver d’un drame très sensible, bien plus profond que ne le disent ses détracteurs. C’était le propos de mon exposé d’hier soir au Petit Théâtre de Liège introduisant la dernière production de la saison de l’Opéra royal de Wallonie.

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    Car si on sait que le mouvement romantique est né en Allemagne en 1776 suite à la pièce « Sturm und Drang » (Tempête et Passion) de Friedrich Klinger et des « Souffrances du jeune Werther » de Goethe, dont Massenet tirera son plus grand succès, les principes s’opposant au rationalisme du XVIIIème siècle eurent tôt fait de se répandre en Angleterre et en France. On connaît, dans la musique, toute l’importance de Beethoven dans l’éclosion de cette nouvelle manière de concevoir l’art et l’homme.

    Dans l’opéra, cette expression nouvelle de l’homme, cette introspection de plus en plus pénétrante se manifeste par un renouveau des sujets. Ils content désormais les luttes du héros contre d’injustes puissances politiques ou conditions sociales, ils narrent la délivrance d’un amour désespéré qui ne peut aboutir qu’à la mort, ils mettent en scène superstitions et religion qui exercent sur l’homme des pouvoirs mystérieux, ils cultivent enfin la dualité du caractère humain, résultat de l’observation de l’âme, de l’expression du rêve, des cauchemars et des fantasmes. Autant de héros que Faust et Marguerite, Roméo et Juliette, Carmen et Don José, Werther et Charlotte, Des Grieux et Manon incarnent en France aux côtés de leurs cousins italiens Alfredo et Violetta, Manrico et Leonora ou encore Otello et Desdémone … ou, pour résumer avec l’humour de George Bernard Shaw: « Dans 90% des cas, l’opéra raconte comment le baryton empêche la soprano de coucher avec le ténor ».

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    Et c’est vrai que Manon fonctionne encore de la même manière en s’inscrivant de la sorte dans la lignée des fleurons de l’opéra romantique français. Jules Massenet, issu d’une famille de riches industriels, avait fait ses études au Conservatoire de Paris avant d’obtenir le prix de Rome à la Villa Médicis en 1863. Il y avait rencontré Franz Liszt qui avait reconnu ses capacités hors du commun en lui confiant quelques tâches pédagogiques. C’est dans ce contexte que Massenet avait rencontré son épouse Ninon, une brillante élève du grand pianiste. C’est pourtant à Paris que les premiers succès se présentent. Le Roi de Lahore, en 1877 n’est pas étranger à la reconnaissance de la valeur de l’homme. On lui confie un poste de professeur au Conservatoire, puis c’est le succès immense de Manon, d’après Manon Lescaut de l’Abbé Prévost. Suivront Hérodiade, le Cid, le Jongleur de Notre-Dame et surtout Werther en 1892 avant le controversé Thaïs qui restera célèbre par sa fameuse méditation pour violon et orchestre.



    Massenet avait une capacité de travail immense. Il se levait à quatre heures du matin et composait de nombreuses heures avant de remplir ses obligations pédagogiques et assurer tous ses rendez-vous et sa vie mondaine. Sa production est immense puisqu’elle comporte 25 opéras, des oratorios, de nombreuses œuvres symphoniques, de la musique de chambre et des pièces pour piano en grand nombre. Héritier de Charles Gounod, il influencera toute la musique française de son temps, mais aura un impact certain sur les véristes italiens comme Leoncavallo ou Mascagni. Il influencera Puccini et Debussy reconnaitra sa dette envers son aîné de vingt ans. Il est fort probable que Pelléas et Mélisande n’aurait pas vu le jour de la même manière si la sensualité de Manon avec son chant « flottant », son parcours continu et son orchestre magistralement coloré n’avait pas existé.



    Dans l’histoire de l’opéra, les Manons (Aubert, Massenet, Puccini, Henze) ont toujours suscité des réserves de la part des commentateurs. Il est vrai qu’on est bien loin des anciens sujets mythologiques et de l’adaptation de théâtre. Il s’agit ici d’un roman et l’on sait la difficulté suprême de réduire cette forme au théâtre musical. En fonction de l’efficacité des librettistes, les œuvres sont alors réduites et simplifiées à l’extrême perdant souvent l’essence du drame et rendant l’adaptation assez faible. Ces œuvres inégales qui tiennent pourtant une place honorable dans le répertoire, ne figurent cependant pas au rang des premiers plans.

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    Une page de la partition vocale manuscrite.



    Le sujet est tiré de « L’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut », septième et dernier volume des scandaleuses « Mémoires et aventures d’un homme de qualité » (entre 1728 et 1731) de cet étrange personnage, Antoine François Prévost (1697-1763), dit l’Abbé Prévost. Homme aux multiples vies, à ses heures abbé, journaliste, traducteur, romancier, historien… parcourant l’Europe et collectionnant les aventures amoureuses, son ouvrage Manon Lescaut, après avoir été interdit à cause de la crudité et du comportement de ses personnages, avait finalement été réédité en 1753 avec un succès énorme qui résultait des qualités humaines des dits personnages. Témoin du changement des mentalités et de l’air du temps, le roman se déroule entre 1717, première rencontre de Manon et du Chevalier, jusqu’à la mort de Manon en 1721 suite à sa déportation à la Nouvelle Orléans.

    On sait, en effet, que la Louisiane française manquait de femmes. On encourageait les jeunes filles à traverser l’Atlantique pour aller tenter leur chance au Nouveau Monde, mais des dispositifs financiers spéciaux (les Filles de la Cassette) émanant du roi lui-même, prenaient également en charge des prostituées ou des condamnées de droit commun pour les emmener au loin de la France. On sait qu’un tel convoi a été organisé en 1720, prenant la route de à pied de Paris au port de Havre sous bonne escorte pour embarquer dans un vaisseau prison. On sait que peu arrivaient à destination et que les conditions sur place finissaient d’exterminer une bonne part des prisonnières.

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    G.-F. Schmidt, 1745 : Portrait d’Antoine-François Prévost



    Après avoir décidé de réduire le titre de l’ouvrage à « Manon », volonté de mettre en évidence l’héroïne, titre plus frappant et plus attirant, Massenet confia la rédaction du livret à Henri Meilhac, un proche collaborateur de jacques Offenbach, par ailleurs déjà auteur du livret de Carmen de Bizet. Assisté par Philippe Gille, ils firent un travail d’adaptation et de réduction du roman pour le moins drastique. En effet, les personnages sont bien souvent réduits à leur plus simple expression et adoucis par rapport à leur initiale crudité. Ainsi, Lescaut, le frère de Manon chez Prévost est un vulgaire proxénète sans cœur qui n’hésite pas à prostituer sa sœur pour le faire vivre. Chez Massenet, il est devenu un vague cousin, responsable pittoresque de l’honneur de la famille, comique, buveur et joueur. L’air du premier acte : « Regardez-moi bien dans les yeux » témoigne de ce portrait, même si dès l’acte II, il deviendra complice de Brétigny qui convoite Manon… mais en douceur… ! Les riches amants sont aussi de joyeux lurons… ils ne deviendront méchants que lorsqu’ils perdront au jeu et appelleront la police pour arrêter Manon et Des Grieux provoquant ainsi la catastrophe finale.

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    Certains personnages disparaissent, comme ce fameux Tiberge du roman, qui est comme la bonne conscience de Des Grieux et que l’aide à chaque difficulté. Il faut dire que le Comte Des Grieux sera ce rempart financier et affectif, lui qui, sous certains aspects, rappelle Germont de la Traviata de Verdi. Même les personnages principaux sont embellis. Dans le roman, Des Grieux triche vraiment au jeu, Massenet le fait accuser injustement. Et même Manon, malgré son besoin absolu d’argent et de faste, est devenue une… gentille jeune fille si on la compare à celle de l’Abbé.

    L’œuvre, représentée avec succès en 1884 est un opéra-comique en cinq actes. Opéra-comique ? Le nom fait référence au genre lyrique du XVIIIème siècle qui dérivait de la Comédie-ballet avec de nombreux emprunts à l’opéra séria et au répertoire des airs à boire. Il était né sur les tréteaux des Foires Saint-Laurent et Saint-Germain où, après avoir été interdit, le chant est à nouveau autorisé dès 1714. Opéra comique ne veut pas dire que l’œuvre est comique et que le dénouement sera heureux. Il correspond à des œuvres où des scènes chantées alternent avec des dialogues parlés et des apartés au public. L’opéra comique aborde des sujets de la vie quotidienne et fait souvent allusion à l’actualité. Pourtant, dans Manon de Massenet, tous les dialogues parlés sont accompagnés par l’orchestre. C’est ce qu’on nomme le Mélodrame. Une version avec récitatifs sera composée pour répondre aux exigences italiennes lors de la traduction de l’œuvre en vue de sa création en Italie.

    Le mélodrame après deux minutes: "Mademoiselle!... Eh quoi?"



    Un bel exemple de mélodrame se situe à l’acte I, lors de la première rencontre entre Manon et Des Grieux. Pendant qu’ils parlent, l’orchestre déploie un superbe solo de violon qui évoque le « coup de foudre » des deux jeunes gens.

    À suivre…

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