La roue d’Ixion



Hier matin, je présentais la troisième séance consacrée à la Troisième Symphonie de G. Mahler… il faut bien dire que la gigantesque fresque sonore mérite bien trois cours… ! Au programme, les deux derniers mouvements… sublimes comme le reste de l’œuvre. Mais l’Adagio qui termine le mastodonte est l’une de plus grandes merveilles de la musique. Il renoue avec le principe d’un final lent comme Liszt, dans ses deux symphonies, et Tchaïkovski, dans la « Pathétique » l’avaient imaginé. Je ne (re)présente pas ici l’intégralité de mon propos sur le sujet (vous pouvez relire le billet que j’avais consacré il y a quelques temps à cette symphonie).




Son thème initial, sorte d’hymne lent en ré majeur, version transcendée grand thème en mineur du premier mouvement a montré son appartenance aux grands thèmes romantiques. Proche à la fois des thèmes de Tannhäuser ou de Tristan de Wagner, de l’Adagio de la Neuvième de Bruckner, du final de la Première symphonie de Brahms… et donc de l’Hymne à la Joie, il est surtout, comme l’a signalé à raison Monsieur Collin, un fidèle auditeur à l’oreille bien exercée (je l’en remercie au passage), celui du Lento du 16ème Quatuor à cordes op. 135 de Beethoven… le dernier Adagio du maître… un adieu, en quelque sorte. Pas surprenant que Mahler, dans son premier vrai Adagio d’Adieu le cite ainsi… mais quelle formidable filiation de thèmes qui au-delà de la citation et de l’hommage opèrent surtout un transfert de sens.




Mais ce n’est pas tout. Et même si certains me rétorquent que cette musique s’écoute aussi sans explication, dans un élan d’émotions spontanées, on sait l’importance que Mahler accordait à la compréhension de sa musique en la commentant largement et en proposant des programmes de concerts évoquant le sens des mouvements de sa Troisième. Il me fallait donc revenir sur cette formule énigmatique que Mahler avait confiée à Natalie Bauer-Lechner, une de ses meilleures amies du moment, à propos de cet ultime mouvement. Sa déclaration pourrait bien contenir la clé de la pensée qui tend cette musique sublime :

« Dans la promenade d’aujourd’hui, Mahler m’a dit : « Dans l’Adagio, tout est résolu dans le cadre et dans l’être : la roue d’Ixion des apparences est enfin arrêtée… C’est pourquoi je termine ma Troisième à l’encontre des usages sur des adagios, sur une forme supérieure opposée à une forme moins haute » Natalie Bauer-Lechner, Souvenirs de Gustav Mahler.

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Natalie Bauer-Lechner



Interpellante, cette Roue d’Ixion… ! Après quelques recherches rapides, on trouve beaucoup d’informations sur cet Ixion, personnage singulier et prétentieux de la mythologie grecque dont voici la légende :

« Ixion, fils de Phlégyas, roi des Lapithes, accepta d'épouser Dia, fille d'Eionée, mais il refusa d'apporter les cadeaux de mariage qu'il avait promis. Ceci fit enrager son beau-père qui confisqua les chevaux qu'il lui avait donnés. Alors Ixion l'invita à un festin de réconciliation, mais il avait aménagé devant le palais une fosse dissimulée où brûlait du charbon de bois et quand le roi Eionée passa à côté il le poussa et son beau-père périt d'une mort atroce dans les braises ardentes. Personne ne voulut le purifier pour ce crime car le meurtre se doublait d'un sacrilège et les Erinyes le poursuivirent sans relâche au point qu'il commençait à devenir fou.

Zeus, le prit en pitié sans doute parce qu'il avait des vues sur Dia et non seulement le purifia sur l'Olympe mais il le convia aussi à sa table. Ixion se montra ingrat et essaya de séduire Héra, mais Zeus devinant ses pensées, façonna un nuage à la forme d'Héra, et Ixion, sans doute trop ivre pour remarquer que c'était une créature illusoire, s'unit à cette nuée. Il fut surpris dans ses étreintes par Zeus qui donna l'ordre à Hermès de le flageller sans pitié puis de l'attacher à une roue enflammée qui tournoierait sans cesse dans les Enfers (ou dans les airs).

La fausse Héra, appelée Néphélé par la suite, donna à Ixion un fils du nom de Centauros.
Ce dernier, lorsqu'il atteignit l'âge d'homme, engendra les juments de Magnésie et les Centaures. Son autre fils, Pirithoos, fut l'ami de Thésée mais certains auteurs comme Homère dans l'Iliade en font le fils de Zeus et de Dia. » (Source : http://mythologica.fr)

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Supplice d'Ixion, Vase grec (vers 330 ACN)



Le sujet a inspiré les artistes et P.P. Rubens nous en a laissé une version saisissante dans laquelle il met en évidence un seul élément, certes majeur, de la légende : la tromperie de Junon (Héra). Ixion, à gauche, tente de séduire la fausse Junon. A droite, la vraie Junon regarde la scène d'un air narquois. Elle est reconnaissable à son paon à ses côtés. En haut et à droite, Jupiter observe la scène, avec la sérénité qui sied à un dieu. Cupidon, un flambeau à la main, tourne le dos. Rubens développe ici quatre thèmes : la sensualité d'Ixion, l’impassibilité de la nuée-Junon, la malice de la vraie Junon et surtout le jeu de double et l'énigme à résoudre : où sont la vraie et la fausse Junon ?

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Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
Ixion , roi des Lapithes , trompé par Junon
huile sur toile 175 cm x 245 cm



Superbe, certes, mais rien à voir avec le propos de G. Mahler dans un mouvement qui est censé évoquer « ce que me raconte l’amour » ! Vous me rétorquerez que notre Ixion est tout de même centré sur l’amour et que ses séductions, son besoin de séduire Héra peut s’apparenter à l’amour. Mais pour Mahler, ce n’est sans doute pas de cet amour là qu’il s’agit.

Lui qui vient d’évoquer l’Homme et les Anges dans les mouvements précédents, lui qui a évoqué le monde des animaux, des oiseaux de la forêt, des plantes et de l’univers, n’avait aucune raison de terminer sa symphonie par un Adagio évoquant les frasques sexuelles et criminels d’Ixion. Il fallait chercher ailleurs.

Et puis, bien longtemps après, par le plus pur des hasards… en lisant un texte du philosophe Arthur Schopenhauer pour préparer un exposé consacré à Richard Wagner, j’ai été ébloui sur cette phrase qui non seulement explique le propos de Mahler, mais justifie aussi le peu d’intérêt que le compositeur nourrissait pour la pensée de Nietzche dont il prenait pourant un extrait de Zarathoustra pour le quatrième mouvement de la même œuvre : « Ainsi le sujet du vouloir ressemble à Ixion attaché à une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour remplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré. Mais vienne une occasion extérieure ou bien une impulsion interne qui nous enlève loin du torrent infini du vouloir (…), nous ressemblons à des prisonniers qui fêtent le jour de repos, et notre roue d’Ixion ne tourne plus » (Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation).

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Arthur Schopenhauer, Portrait par Ludwig Sigismund Ruhl (1815)



La Roue d’Ixion, représente le monde des apparences, celles du temps qui coule en des cycles qui altèrent inlassablement les valeurs premières de l’homme. Arrêter cette roue, c’est stopper cette marche du temps et accéder à l’infini, l’absolu… à la vérité. Et nous rejoignons là la pensée philosophique de Wagner, celle qui prône le renoncement à soi, l’Amour total, immédiat et sans condition… cet Amour sublime que tant et tant de personnages ont imaginé comme absolument lié à la mort… Lorsque la Roue d’Ixion s’arrête enfin, dans cette symphonie qui a recréé le monde et l’a fait vivre, c’est l’Amour dont il faut désormais prendre conscience. Musicalement, il est illustré comme dans Parsifal par le gruppetto qui agit comme un véritable déclencheur d’absolu.


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La fin du mouvement clame haut et fort le triomphe de l’Amour, le temps devenu espace… C’est peut-être la seule musique de Mahler qui finit ostensiblement triomphante… trop peut-être ! La Quatrième symphonie, que le chant des anges annonçait déjà, viendra, dans une terrible ironie, remettre tout cela en cause. C’est là le parcours de l’homme, chercher un chemin, le mettre à l’épreuve de la vie… faire table rase et tout recommencer… inlassablement… !

 

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Commentaires

  • " l’Adagio qui termine le mastodonte est l’une de plus grandes merveilles de la musique"
    Voilà un avis que je partage à 200 %. Et merci pour cette magnifique analyse à partir d'une phrase d'apparence énigmatique de Mahler.

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