Sacralisation



J’évoquais récemment, lors de mes deux derniers cours au Conservatoire de Liège, le statut de l’œuvre d’art au cours des siècles. Si l’on passe de l’anonymat le plus total à la glorification de l’artiste comme un créateur quasi divin, la crise des années 1960 va tenter de remettre les pendules à l’heure avec une férocité extraordinaire.

L’artiste du XXème siècle fait mine de renier son statut d’artiste, révoque le qualificatif de « divin » qui lui était affublé depuis le romantisme et prétend être plus inventeur que créateur. Stravinsky consacre à ce sujet plusieurs paragraphes de sa Poétique musicale, cycle de conférences données à Harvard en 1939. Les Boulez, Stockhausen, Berio et tant d’autres, ont gardé cette ambigüité qui fait que tout en offrant au monde des « formes ouvertes » censées approcher le hasard, réviser et uniformiser le triangle « compositeur-œuvre-interprète » en donnant de la liberté aux exécutants et en « reniant » le statut de l’œuvre, il se sont cependant imposés comme des créateurs omnipotents autorisés à admettre ou exclure du domaine de l’art une bonne part de leurs contemporains.

Au moment d’écouter et de parler de la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler au programme de l’OPRL cette semaine, il convient de revenir un instant sur ce statut tout romantique de l’œuvre toute puissante. Car lorsque Mahler compose entre 1901 et 1903 cette exceptionnelle œuvre, il s’inscrit absolument dans le culte de l’œuvre et de l’artiste. La symphonie est, en effet, profondément révélatrice de la vision du monde de son auteur. Elle constitue un « chapitre » du grand-œuvre (l’ensemble du corpus de Mahler) d’un homme pour qui l’œuvre s’apparente à l’existence et aux questionnements qu’elle suscite.

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Mahler en 1898



Or, à la même époque, se déroulait, à Vienne, la fameuse exposition de la Sécession viennoise qui mettait à l’honneur le héros de la musique, Beethoven lui-même. On se souvient que la frise de Gustav Klimt faisait partie de la décoration de l’œuvre d’art globale que représentait l’événement. L’hommage à Beethoven se doublait de celui dédié à un des plus grands artistes en arts décoratifs, Max Klinger. L’idée de la Sécession était de « délivrer » la société grâce à l’art. L’artiste, en conséquence, en devenait le libérateur, l’œuvre d’art et son culte, l’exposition ménagée comme un sanctuaire, l’œuvre de la dite libération. Narcissisme collectif donc, où des artistes (ceux de la Sécession) rendaient hommage à un artiste, Klinger, qui, lui-même, glorifiait le héros de l’art, Beethoven.

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Max Klinger Monument Beethoven à l'Exposition de la Sécession à Vienne (1902)



L’écho rencontré par l’exposition, avec plus de 58.000 visiteurs (pour l’époque, c’était hors normes) a été le plus grand succès public de la Sécession. Il reposait sans doute sur le culte de Beethoven, héros majeur et incontestable du XIXème siècle et de son œuvre qui revendiquait justement cette suprématie de l’œuvre d’art.

Dire que la Cinquième de G. Mahler répond ou confirme une telle approche de l’œuvre n’est pas une insulte au grand compositeur viennois qui était depuis peu devenu l’homme le plus puissant du monde musical en accédant au poste de directeur musical de l’Opéra de Vienne. Il pensait, par ailleurs, que la symphonie devait représenter le monde tel qu’il était perçu par le compositeur… une recréation en quelque sorte. Pas surprenant que cette Cinquième, tragique dans son essence et fruit d’un travail d’introspection d’un homme qui, suite à une hémorragie intestinale, avait récemment frôlé la mort, débute par une marche funèbre axée sur le « motif du destin » (Pom, pom, pom, pom) que Beethoven avait porté au pinacle.

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Pas surprenant non plus que l’œuvre n’ait de cesse de pointer vers la lumière, qu’elle s’articule en une gigantesque forme symétrique autour de l’axe du grand scherzo central, déployant de part et d’autre de ce miroir tantôt la funèbre et la violence, tantôt le chant d’amour et d’adieu, puis la puissance du choral. Y parvient-elle ? Tout cela n’est-il pas une forme suprême d’ironie ? Cela dépendra de la manière dont le parcours sera interprété par les chefs d’orchestre… et par les auditeurs. Volontaire et optimiste tantôt, à double sens et cultivant l’ironie une autre fois, Mahler avait vu juste. L’interprète gardait toute liberté d’interprétation… comme le public d’ailleurs.

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N’est-ce pas cela qui offre tant de richesses aux très nombreuses interprétations de cette œuvre ? Alors, pour nous y retrouver un peu, une seule solution, …venez nous rejoindre ce soir pour une écoute comparée de quelques visions mahlériennes… sans doute saisissantes… C’est au Foyer E. Ysaye de la Salle philharmonique de Liège ce soir à 18H30… Et c’est gratuit !

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