• Messa di voce

    J'ai beaucoup parlé du chant baroque ces derniers jours, d'abord dans mes cours d'Histoire de la musique à Liège, puis dans la conférence consacrée à G.F. Haendel que je donnais à Nivelles mercredi soir, ... l'occasion de revenir sur l'art de l'ornementation propre au belcanto baroque, mais aussi, et par extension, aux techniques instrumentales. Et parmi l'extraordinaire diversité de ceux-ci la "messa di voce" évoquée plusieurs fois lors de ces exposés. En voici quelques explications et quelques applications particulièrement bouleversantes... de quoi débuter ce week-end automnal de belle manière!

    Curieuse expression que cette « messa di voce », l'une des plus belles « ornementations » de l’art du chant. Particulièrement prisée à l'époque baroque, cette technique, littéralement traduite par « pose de la voix » ou plus exactement « émission de la voix » consiste à attaquer une note pianissimo, à en augmenter progressivement le volume puis à revenir graduellement au pianissimo initial, le tout sans reprendre son souffle. Giulio Caccini, dans la préface des Nuove Musiche (1602), appelle la messa di voce « il crescere e scemare della voce » (la croissance et la décroissance de la voix).

     

     

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    Et son apprentissage était d’ailleurs l’un des exercices obligés des écoles de chant où étaient formés les castrats. Mais son origine est plus ancienne, et l'on en trouve déjà  des mentions dans les écrits des musiciens de la Camerata Fiorentina, également nommée Camerata Bardi, un groupe de musiciens, de poètes et d'intellectuels humanistes florentins de la fin de la Renaissance. Mais aujourd’hui, on l'associe plus volontiers à l'âge d'or des castrats et les grandes vedettes du bel canto du XVIIIème siècle, Carestini, Grimaldi, Bernardi et Farinelli, par exemple, en usaient avec une expressivité hors du commun.

    Technique réputée d'un haut niveau de virtuosité, la maîtrise de la messa di voce témoigne d’un art vocal particulièrement accompli. Afin de la réaliser parfaitement, le chanteur ne doit effectivement jouer que sur le volume sonore (dynamique) de la note et pas sur le timbre, sur la hauteur, sur l'intonation et sur le vibrato. Tous les compositeurs de Monteverdi à Mozart en passant par Bach, Haendel ou Vivaldi, en firent un large usage abondant tant son pouvoir expressif comporte un potentiel gigantesque.


    La messa di voce principale se déroule ici sur les mots "die trauer Nacht" (la nuit fatale) vers 2'44 et suivantes, le mot "Nacht" étant chanté sur une note très longue débutant pianissimo, enflant progressivement pour s'enfoncer ensuite encore dans les ténèbres... sublime et bouleversant.

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    Passée de mode au cours progressivement au XIXème siècle, même si on en trouve encore des applications remarquablement émouvantes chez Bellini (dans le fameux Casta Diva de Norma, par exemple), elle n'a jamais été complètement abandonnée; elle connait actuellement une véritable résurrection avec le renouveau du chant baroque, maîtrisée par tous les interprètes.

    Dans cet air célèbre tiré de Serse de Haendel, les formules de messa di voce sont tès variées et le decrescendo ne sa fait pas toujours. Les effets de silences ou, au contraire, d'amplification sont inouis et contribuent grandement à l'émotion de l'air.



    Mais les chanteurs ne sont pas les seuls à pouvoir user de cet effet particulier. On en trouve également de nombreuses applications dans le jeu des instruments qui peuvent soutenir le son (instruments à vent ou à archet). Enfin, la messa di voce ne doit pas être confondue avec le terme « mezza voce » (demi-voix) qui désigne une manière de chanter à un niveau dynamique inférieur à celui utilisé habituellement par le chanteur.

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