• Mon cygne bien-aimé

     

    Mon cygne bien-aimé !

    Ah ! Ce dernier, ah ! Ce triste voyage !

    Comme j’aurais voulu te l’épargner !

    Dans une année, lorsque ton temps

    De service allait s’achever,

    Libéré par la force du Graal,

    Je t’aurais revu autrement ! 

     

    Je présentais, la semaine dernière, une série de cinq opéras allemands que j’avais choisis pour une entrée en matière. Je me suis donc porté sur Die Zauberflöte de W.A. Mozart (1791), Fidelio de L. van Beethoven (1805-1814), Der Freischütz de C.M. von Weber (1821), de Lohengrin de R. Wagner (1850) et de Der Rosenkavalier de R. Strauss (1911). 

    Si le choix était difficile, l’abondance des œuvres aidant, les cinq titres se sont imposés rapidement à moi car ce que je voulais montrer, c’était qu’à travers cinq œuvres très différentes, on pouvait, sans difficulté, ressentir une cohérence de propos et une superbe réflexion sur la nature humaine. Je vous donne à relire aujourd’hui, un texte que j’avais écrit pour la revue anniversaire du Cercle Belge Francophone Richard Wagner en 2013 à propos de Lohengrin, sujet que j’ai évidemment développé abondamment depuis, mais qui reste parmi les œuvres les plus bouleversantes de Richard Wagner… un seul regret, c’est que la semaine n’ait pas comporté six jours, ce qui m’aurait permis d’aussi développer Lulu d’A. Berg (1935, inachevé).

     

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    On considère aujourd’hui que Lohengrin est l’un des opéras de Richard Wagner qui partage avec Tannhäuser la popularité la plus importante. La dénomination d’Opéra romantique que le compositeur ajoute à son libellé de l’œuvre a sans doute contribué à cette réputation d’accessibilité. Le public en a retenu l’usage de la légende médiévale, l’appel au merveilleux et au fantastique, les nombreuses scènes chorales, le mystère de la question interdite et la sublime histoire d’amour, éléments qui jalonnent la jeune Histoire de l’opéra allemand. Il est vrai que Lohengrin combine avec succès les restes de l’opéra féérique tel que Weber l’envisageait dans Euryanthe et les usages du grand opéra politique à la manière de Meyerbeer. Le chœur se partage entre son rôle antique, consistant en une méditation philosophique sur le drame et un rôle plus actif qui lui confère la stature d’un personnage à part entière, le peuple. Les grandes scènes de procession complètent le tableau avec force et contribuent au spectacle. Le chant lui-même, tout en prenant des contours plus complexes, présente encore quelques cas qui s’apparentent aux anciens airs. Enfin, pour la première fois, l’orchestre se teinte de nouvelles couleurs et d’une indépendance inouïe face à la ligne vocale. Mais comme toujours, les choses sont moins simples qu’on le croit d’abord et les spécialistes ont tôt fait d’ajouter que Lohengrin marquait l’ultime étape d’un archétype opératique que Wagner allait bientôt dépasser largement et dont les scènes les plus dramatiques annoncent clairement la langue musicale de Tristan et de l’Anneau. 

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    Lohengrin Chateau de Louis II de Bavière d'après Lohengrin, Neuschwanstein

    On connaît bien l’histoire. L’œuvre est composée à Dresde où Wagner s’était familiarisé depuis plusieurs années déjà à la légende du Chevalier du cygne telle qu’elle apparaît dans les récits médiévaux de Wolfram von Eschenbach au XIIème siècle. Associant d’autres sources comme celle des Légendes allemandes des frères Grimm, Wagner, passé maître dans l’art de construire son poème, choisi exactement les éléments qui composeront sa tragédie. Le livret est achevé en 1845 et la composition de la partition s’étale entre 1846 et 1848. Les sympathies révolutionnaires du compositeur l’obligent à fuir Dresde. À Weimar, il trouve quelques temps le soutien de son ami Franz Liszt, mais doit bientôt quitter l’Allemagne. C’est en son absence que Liszt, croyant fermement dans le génie de l’œuvre crée Lohengrin à Weimar en 1850.

    L’intrigue repose sur un fait politique et une lutte de pouvoir. Sur les rives de l’Escaut, près d’Anvers, Henri Ier l’Oiseleur, roi germanique et protecteur du Duché de Brabant, est venu embaucher des soldats pour défendre le front est d’une guerre contre les Hongrois qui menacent l’intégrité du royaume. Mais il se trouve confronté à une terre où les rivalités et les querelles déstabilisent les hommes depuis la mort du Duc de Brabant. S’affrontent deux clans, celui d’Elsa de Brabant, héritière du duché avec son frère mystérieusement disparu, et de Telramund, jadis loyal lieutenant, désormais sous l’emprise de sa terrible épouse Ortrud. Le couple infernal accuse Elsa de la disparition de son frère et l’invite à avouer son crime ou à se battre pour  son honneur. Elle désigne son champion, un chevalier fantastique dont elle a eu la révélation et qu’elle épousera une fois le combat singulier remporté.

    Comment, en regard de ce début d’intrigue, ne pas, une fois encore reconnaître la métaphore politique ? Un vaste empire menacé d’invasions extérieures et un territoire où les luttes de pouvoir anéantissent tout espoir d’unité… voilà de quoi remettre sur le tapis tout l’échiquier politique et placer Wagner parmi les défenseurs de l’unité allemande. Mais la thèse défendue par le compositeur est plus profonde. En prenant parti pour Elsa, il fait de celle-ci l’héritière légitime du peuple, tandis que Telramund et son épouse, la funeste Ortrud, s’apparentent aux monarques de droit divin qui méprisent la population, pratiquent la terreur et l’oppression. Elsa, au contraire, est proche du peuple et son champion, Lohengrin, trouve aussitôt sa légitimité. D’emblée, il se range aux côtés du roi Henri et lui promet son aide dans le combat pour l’intégrité de la patrie. Plus tard, le jeune roi Louis II de Bavière sera si impressionné par Lohengrin  qu’il fera transformer un château tout droit sorti d'un conte de fées et qu'il nommera Neuschwanstein (« le nouveau rocher du cygne »). De plus, la scène d'ouverture de l'opéra peut être interprétée comme une exhortation à peine voilée, adressée à un prince allemand, de réunifier l'Allemagne sous son drapeau.

     

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    Lohengrin arrive dans sa nacelle, fresque d’Auguste von Heckel au Château de Neuschwanstein.

     

     

    Mais Lohengrin n’est pas seulement un champion des combats et un vulgaire magicien. Il est, lui aussi, l’incarnation de l’artiste comme pouvait l’être Tannhäuser, cet artiste qui tente de s’intégrer au monde de ses semblables. Souvenons-nous du statut de l’artiste et de l’œuvre tels que les romantiques allemands l’envisageaient. Au moment où l’homme opère la dissolution de l’image anthropomorphe de la divinité, la Nature prend le relais. L’Homme, qui appartient à cette Nature comporte donc dans sa substance un peu de cette divinité. L’artiste, celui qui agit en créateur, prend alors une allure sacrée. C’est déjà, dans une large mesure, la substance du propos beethovenien. Déployant une œuvre mystérieuse et profonde, l’artiste distille l’essence du monde. Schopenhauer, que Wagner découvrira pendant son exil en Suisse, ne dit pas autre chose. 

    Or l’essence du monde, c’est le Graal et Montsalvat est le royaume de l’art suprême. Pour Wagner, l’œuvre joue en outre un rôle politique car, catalyseur de la pensée de l’artiste, elle laisse entrevoir l’infini, l’absolu et le modèle d’un idéal humain fournissant à sa société une forme de rédemption. Cette idée poursuivra le compositeur jusqu’à Parsifal. 

    Lohengrin donc, voulant préserver le mystère de son origine refuse de révéler son identité sublime. La dévoiler, c’est en violer la pureté. Mais Elsa n’est pas prête à résister aux sollicitations d’Ortrud. Cette dernière parvient à introduire le doute dans son esprit. Elle pose la question interdite. Tout s’effondre. Le héros répond, avant de s’en aller ce texte magnifique où l’extraordinaire musique du Prélude initial trouve tout son sens :

    En un pays lointain pour vous inaccessible,

    Est un noble château du nom de Montsalvat ;

    Un temple lumineux s’y trouve au beau milieu,

    Rien sur terre ne peut égaler son éclat ;

    Là un vaisseau aux pouvoirs merveilleux

    Y est gardé, objet saint entre tous :

    Pour que les hommes veillent sur sa pureté,

    Il fut descendu là par une légion d’anges ;

    Une colombe vient du ciel chaque année

    Renouveler sa puissance miraculeuse :

    Il a nom le Graal – une foi infiniment pure

    Par sa vertu s’épand sur sa chevalerie.

    Et quiconque est élu pour servir le Graal

    Se voit armé d’une force surnaturelle,

    Devant lui tout mensonge, tout mal sont vains

    Pour qui le voit la nuit de la mort se dissipe.

    Ceux qu’il envoie en un pays lointain

    Ceux qu’il nomme champion des droits de la vertu

    Ne se voient point privés de sa force sacrée,

    Quand nul ne reconnaît en eux ses chevaliers.

    Mais la sainteté du Graal est si sublime

    Que, dévoilée, elle doit fuir l’œil des profanes,

    Et de son chevalier vous ne pouvez douter ;

    Vous l’avez reconnu – il lui faut vous quitter.

    Écoutez la réponse qu’à présent je donne à la question interdite ;

    C’est le Graal qui m’envoie vers vous :

    Mon père Parsifal en porte la couronne, 

    Je suis son chevalier, Lohengrin est mon nom. 

     

     

    En ce sens, Lohengrin marque l’échec de l’intégration de l’artiste au sein de la société des hommes ainsi que l’incapacité de ceux-ci à développer une foi supérieure aux angoisses existentielles. Il doit se retirer du monde. 

    Le Cygne blanc joue ici un rôle crucial. Sa complexe symbolique l’associe à l’amour, à la pureté, à la lumière et à l’immaculé. Dans les légendes anciennes, les êtres passés dans l’au-delà qui reviennent sur la terre prennent la forme du cygne. L’animal devient alors symbole d’états angéliques. Mais le cygne noir, dans les sagas nordiques, est à l’inverse un symbole de mort. Selon les bardes de Carélie, il règne sur le lac des morts, à Tuonela. C’est Ortrud qui, pour s’en débarrasser à transformé Godefroid, le frère disparu d’Elsa en Cygne. S’apparentant à Ortrud, et à Lohengrin, le cygne fait donc office de pont entre les mondes.

    Mais ce cygne a du garder une conscience profonde. Et s’il s’est rendu au pays du Graal et a amené chez les hommes celui qui pourrait rétablir amour et justice, il est aussi celui qui doit le ramener à bon port en cas d’échec. Le mysticisme de l’opéra se trouve symbolisé par le cygne qui parvient à mettre en communication le monde froid et guerrier dans lequel évolue Elsa et le monde supérieur des idées et des concepts, celui du Graal. Lorsque Lohengrin rend à son cher cygne bien-aimé son apparence humaine, il accomplit un geste fort car il  rétablit l’équilibre dans le « monde d’en bas » qu’il doit quitter. Il renonce malgré lui à l’amour d’Elsa. La colombe du Graal, autre symbole fort, le reconduit dans sa tour d’ivoire. 

    Au cœur de la musique, ce tragique adieu sonne déjà comme une occasion ratée pour les hommes de bénéficier de la sublime révélation, de celle qui, rédemptrice,  transforme le temps en espace. Tout un programme… qui trouvera son aboutissement en 1882 avec le sublime Parsifal!

     

     

     

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