J'ai aimé... - Page 5

  • A Cappella

     

    « Ce que pour le moment on peut dire de plus certain, me semble-t-il, de la musique de Frank Martin (1890-1974), c’est qu’elle est l’expression d’une foi ; non pas parce qu’il a mis en musique, entre autres, des textes religieux - on peut le faire aussi sans foi, et inversement la foi peut s’exprimer dans une fugue - mais parce que si un élan mélodique s’allonge au-delà des simples symétries, s’il s’amplifie, se prolonge en de nouveaux élans, c’est qu’une foi le soutient - et tel est le comportement constant de la musique de Martin, comme il était celui de la musique de Bach et de Haendel » Ernest Ansermet (1951)⃰

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    Intérieur de la Cathédrale d'Amiens

     

    Parmi les découvertes musicales de l’été, je dois pointer une œuvre tout à fait inconnue de moi, la Messe pour double chœur a cappella (1922-1926) de Frank Martin. Un formidable ami, Maurice Jacot, de Nivelles, me pressait depuis longtemps d’écouter cette musique qu’il vénère littéralement. C’est lorsqu’il m’a fait parvenir la partition que j’ai enfin écouté cette pièce et que j’ai pris toute la mesure de cette musique. Je connaissais les très difficiles mais superbes Quatre pièces brèves pour guitare, Prélude, Air, Plainte et Comme une gigue (1933), dédiées au fameux Andrès Ségovia.

     

     

    Plus épurée, la Messe pour double chœur est une œuvre bien plus sereine. Son destin, étrange, en fait l’une des œuvres aujourd’hui les plus populaires de Martin. Composée à l’origine comme un exercice de contrepoint et d’écriture polyphonique, elle traite les différentes parties de l’ordinaire de la messe en double chœur mixte qui dialoguent ou s’unissent. 

     

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    Frank Martin

    Aussitôt composée, la pièce est laissée dans un tiroir. Le compositeur considérait la messe comme « une affaire entre Dieu et lui » et ne la destinait ni à l’édition, ni à l’exécution. Les biographes considérèrent donc la partition comme une œuvre peu réussie et donc mineure. pourtant, la Messe fut jouée en Suisse avec un succès important et, bientôt, de nombreuses interprétations virent le jour partout en Europe. La discographie suivit rapidement pour qu’elle devienne l’œuvre la plus enregistrée de Frank Martin. Elle est assurément aujourd’hui l’une des plus populaires.

     

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    Et il faut dire que c’est une véritable merveille. Si on entend clairement les influences du chant grégorien, la polyphonie est aboutie et pleinement épanouie. Les couleurs, si elles évoquent parfois la musique de Ravel, sont déjà celles qui viendront colorer les grandes œuvres du maître. Ce qui frappe, c’est la nudité du langage et l’économie de moyens. La clarté polyphonique peut parfois évoquer celle des maîtres anciens.

     

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    Pourtant, force est de constater l’extraordinaire force expressive du langage. Le mot, sa rhétorique et les figuralismes qui l’ornent, sont traités avec une rare efficacité. Tout à tour suppliant et tournoyant, le Kyrie montre une forte spiritualité qui n’hésite pas, au moment d’évoquer le Christe, à reprendre un ton assez grave, anticipation du calvaire et de la passion. Dans un langage très personnel, Martin renouvelle l’expression rhétorique de Bach. Le Gloria et jubilatoire. Les épisodes tragiques du Credo, expriment avec douleur la Crucifixion, moment inoubliable. Le Sanctus, étrangement contemplatif, fait l’effet d’un moment d’éternité sublime où l’homme contemple l’univers dans ses innombrables mouvements. L’Osanna est, à l’inverse, un moment très rythmique et profondément jubilatoire. Par moment, le langage s’éloigne fortement des canons de la tonalité pour la suspendre parfois dans une modalité très colorée. Pourtant, l’impression reste absolument classique tant la clarté polyphonique nous porte. Le moment le plus sublime est sans doute l’Agnus Dei déclamé sur un ton grave, bouleversant et plein de cette humilité qui témoigne de la profonde foi du compositeur, celle évoquée ci-dessus par son compatriote Ernest Ansermet.

     

     

    Une découverte formidable qui me conduira sans doute à découvrir d’autres œuvres majeures de Martin. Le Concerto pour sept instruments à vent et orchestre à cordes, le Concerto pour violon, les Préludes pour piano, la Petite symphonie concertante, l’oratorio profane, le Vin herbé pour 12 voix, cordes et piano, sur l’histoire de Tristan et Iseult et les pièces sacrées que sont Golgotha, le Mystère de la Nativité, le Requiem… il y a de la matière… à digérer et à assimiler lentement… Merci Maurice !

     

    ⃰ Citation reprise par Alain Perroux, Frank Martin, Genève, Éditions Papillon, 2001, 4ème de couverture.

     

     

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