romantisme - Page 2

  • Chopin... à Libin!

    Avant d'entamer mon dernier marathon de la saison, un séminaire consacré à F. Chopin à l'Hôtel Les Roses de Libin, deux grandes conférences et un concert commenté avec la pianiste Maud Renier, je ne résiste pas à replacer cette anecdote savoureuse qui montre, avec beaucoup d'humour, la différence d'esprit et de manière d'être entre Frédéric Chopin et Franz Liszt. L'un et l'autre sont de véritables géants du romantisme musical et les "inventeurs" de la technique moderne du piano. Chacun y apporte sa pierre... à sa manière. Lisez plutôt!

    « Chopin jouait rarement … Liszt, au contraire, jouait toujours, bien ou mal. Un soir du mois de mai, entre onze heures et minuit, la société était réunie dans le grand salon. Liszt jouait un Nocturne de Chopin et, selon son habitude, le brodait à sa manière, y mêlant des trilles, des trémolos, des points d’orgue qui ne s’y trouvaient pas. A plusieurs reprises, Chopin avait donné des signes d’impatience ; enfin, n’y tenant plus, il s’approcha du piano et dit à Liszt avec un flegme anglais :

    -    Je t’en prie, mon cher, si tu me fais l’honneur de jouer un morceau de moi, joue ce qui est écrit ou bien joue autre chose : il n’y a que Chopin qui ait le droit de changer Chopin.
    -    Et bien, joue toi-même ! dit Liszt en se levant un peu piqué.
    -    Volontiers, dit Chopin.

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    Chopin et Liszt en 1843.



    A ce moment, la lampe fut éteinte par un phalène étourdi qui était venu s’y brûler les ailes. On voulait rallumer.

    -    Non ! s’écria Chopin ; au contraire, éteignez toutes les bougies ; le clair de lune me suffit.

    Alors il joua … Il joua une heure entière. Vous dire comment, c’est ce que nous ne voulons pas essayer. L’auditoire, dans une muette extase, osait à peine respirer, et lorsque l’enchantement finit, tous les yeux étaient baignés de larmes, surtout ceux de Liszt. Il serra Chopin dans ses bras en s’écriant :

    -    Ah mon ami ! Tu avais raison ! Les œuvres d’un génie comme le tien sont sacrées ; c’est une profanation d’y toucher. Tu es un vrai poète et je ne suis qu’un saltimbanque.
    -    Allons donc ! reprit vivement Chopin ; nous avons chacun notre genre, voilà tout. Tu sais bien que personne au monde ne peut jouer comme toi Weber et Beethoven. Tiens, je t’en prie, joue-moi l’Adagio en ut dièse mineur de Beethoven (Clair de lune), mais fais cela sérieusement, comme tu sais le faire quand tu veux.

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    Liszt joua cet adagio et y mit toute son âme … Ce n’était pas une élégie, c’était un drame. Cependant, Chopin crut avoir éclipsé Liszt ce soir-là. Il s’en vanta en disant :

    -    Comme il est vexé !

    Liszt apprit le mot et s’en vengea en artiste spirituel qu’il était. Voici le tour qu’il imagina quatre ou cinq jours plus tard. La société était réunie à la même heure, c’est à dire vers minuit. Liszt supplia Chopin de jouer. Après beaucoup de façons, Chopin y consentit. Liszt alors demanda qu’on éteignît toutes les lampes, ôtât les bougies et qu’on baissât les rideaux afin que l’obscurité fût complète. C’était un caprice d’artiste, on fit ce qu’il voulut. Mais au moment où Chopin allait se mettre au piano, Liszt lui dit quelques mots à l’oreille et prit sa place. Chopin qui était très loin de deviner ce que son camarade voulait faire, se plaça sans bruit sur un fauteuil voisin. Alors Liszt joua exactement toutes les compositions que Chopin avait fait entendre dans la mémorable soirée dont nous avons parlé, mais il sut les jouer avec une si merveilleuse imitation du style et de la manière de son rival, qu’il était impossible de ne pas s’y tromper et, en effet, tout le monde s’y trompa. Le même enchantement, la même émotion se renouvelèrent. Quand l’extase fut à son comble, Liszt frotta vivement une allumette et mit feu aux bougies du piano. Il y eut dans l’assemblée un cri de stupéfaction.

    -    Quoi ? C’est vous !
    -    Comme vous voyez…
    -    Mais nous avons cru que c’était Chopin !
    -    Tu vois, dit le virtuose en se levant, que Liszt peut être Chopin quand il veut ; mais Chopin pourrait-il être Liszt ?

    C’était un défi ; mais Chopin ne voulut pas ou n’osa pas l’accepter. Liszt était vengé. »

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