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  • Le Préau des Fous



    Je me demande parfois si nous ne sommes pas en train de devenir fous! Alors que l'on parle partout et abusivement de Napoléon, de Waterloo, de 1815, je regrette vivement que le propos ne soit dirigé (et faussé) que par un souci commercial, spectaculaire et médiatique occultant la vérité de ce moment crucial dans l'Histoire occidentale. 

    Nous, qui dénonçons les faits barbares du monde actuel, nous glorifions un homme qui quoi qu'il ait réalisé, est tout de même responsable de près d'un million de morts! Et peu de personnes évoquent d'autres aspect plus positifs du règne de Napoléon, comme le Code Civil promulgué en 1804, par exemple. Non! Ce qui plait, c'est la guerre et le sang! Au petit jeu des reconstitutions, des médailles commémoratives et des spectacles "sons et lumières" somptueux, on finirait par se dire qu'on aurait aimé être sur le champ de bataille ce jour-là! Car à trop embellir, on dénature l'Histoire et on oublie que ceux qui ont vécu ces terribles batailles sont morts dans d'atroces conditions, ont eu la santé ruinée par d'abominables souffrances... et puis combien de malheurs, d'incendies, de destructions, de viols et d'abus de toutes sortes...? Je comprends mal qu'aujourd'hui, on surfe ainsi sans gêne sur des faits certes importants historiquement, et magnifiquement illustrés depuis longtemps par d'excellents historiens, mais qui n'apportent à l'Homme aucune gloire, aucune victoire!

    Alors, quand j'entends dans les médias que les belges, grâce à la commémoration de Waterloo, s'intéressent de nouveau à l'Histoire, je ris jaune! Preuve en est que malgré tout ce rabattage, certains spectateurs du spectacle croient encore que Napoléon à gagné à Waterloo... j'ai même entendu quelqu'un qui situait, c'est véridique, malgré le nombre de fois qu'on a évoqué 1815, Napoléon au... XVIème siècle! Je crois que tout cela entre dans la logique commerciale et que l'esprit historique et critique en est absolument absent. Comme je dois le rappeler souvent ces temps-ci, hélas, Voltaire affirmait que la civilisation est ce qui se souvient... en retrouvant l'émotion.

    Description de cette image, également commentée ci-après

    François-Marie Arouet (1694–1778), dit Voltaire, écrivain et philosophe français du siècle des Lumières par Quentin de La Tour (1736)

     

    En effet l'étalage de faits et de dates est une vaine érudition qui n'a aucun effet sur celui qui ne fait que les retenir. Ce qui compte, c'est la compréhension des choses, des causes, des conséquences et de l'émotion générée par les faits. Ainsi quiconque réfléchit un instant sur le carnage de Waterloo, sur celui des tranchées de la Première Guerre mondiale, sur le massacre des juifs ou sur n'importe quel fait guerrier ou génocidaire ne peut honnêtement pas glorifier ces faits. Benoit Coppens et Pierre Kroll se demandaient, avec une ironie certaine, la semaine dernière, si on ferait aussi une reconstitution de Verdun... ou d'Hiroshima, faits tout aussi importants historiquement que Waterloo...

     

    Alors, voici un texte qui n'est absolument pas en rapport avec Napoléon, mais qui nous montre comment ceux qui se souviennent avec émotion peuvent vibrer avec un homme qui a vécu longtemps avant nous, mais qui, par son oeuvre, est parvenu à exprimer des vérités humaines jamais démenties et qui ne cessent de nous questionner. Si vous avez le courage de lire ce billet jusqu'au bout, vous conviendrez avec moi que la culture n'est pas un objet de consommation qu'il faut adoucir pour le rendre populaire!

    Au même titre que son exact contemporain Jacques Louis David, Francisco Goya (1746-1828) fut l’un des grands témoins d’une période charnière de l’histoire. Mais s’il fut passionnément espagnol et homme de son temps, il parvint aussi à rendre son art universel et intemporel. Ses peintures et ses gravures ne cessent de révéler à l’homme ses travers les plus sombres comme sa dignité la plus élevée.

     

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    Goya peint par Vicente Lopez Y Fontana

     



    Mais bien plus qu’à David, dont il fut pourtant l’ami, Goya ressembla à un autre de ses contemporains, Ludwig van Beethoven (1770-1827). Comme Beethoven dans le domaine musical, Goya marqua dans l’histoire de la peinture l’une de ces ruptures décisives qui rendent inutilisables les modèles et les traditions du passé. Comme le musicien, il fit entrer l’art occidental dans une nouvelle ère, celle du romantisme.

    Répartis équitablement entre le XVIIIème siècle et le XIXème, leurs vies d’hommes et leurs parcours d’artistes se ressemblèrent un peu. Leur formation fut celle du Siècle des Lumières finissant, celui de la raison, celui qui avait développé les grandes formes et les canons nouveaux de l’art dégagé des exubérances baroques. Haydn et Mozart pour Beethoven et Tiepolo pour Goya furent à la fois des maîtres à imiter et des modèles à dépasser. Car au tournant du siècle, tous les deux entrèrent dans une crise personnelle très forte, en grande partie liée à leur plus terrible point commun, la surdité. L’isolement que leur valurent leur handicap et une évolution de la pensée mesurant désormais les limites de l’art des pères classiques face aux grandes questions existentielles, celles de l’individu en pleine quête d’identité, modifia de fond en comble leur art et son message. Alors que Beethoven composa sa Troisième symphonie « Héroïque », Goya grava les « Caprichos » (Caprices). Ces œuvres appartiennent pleinement au XIXème siècle.

     

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    Goya, Caprichos, n°80, "C'est l'heure!"

     



    L’art de Goya demeure l’une des premières formulations convaincantes de cet idéal romantique appelé à façonner le nouveau siècle politique, social et culturel. C’est dans cet esprit que chez l’un et l’autre, se développa l’exaltation de la dignité des droits de l’homme, de la liberté de l’individu face au pouvoir de l’État ou de l’Église. Ainsi, dans ses grandes séries de gravures, Goya scrute avec une profondeur et une virulence de ton sans précédent les mille et un visages de l’inhumanité, de l’humanité poussée dans ses retranchements les plus tragiques et les plus terrifiants, de l’arrogance et de l’obscurantisme. Quant à ses peintures de la « période noire » (conservées pour la plupart au Prado à Madrid), elles semblent se référer à une guerre intérieure menée à coups de pinceau sur les murs mêmes de sa maison.

     

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    Goya, Deux vieilles qui mangent

     



    Là encore, le parallèle avec Beethoven est flagrant. Toutes ses œuvres de la maturité, les derniers quatuors, les dernières pièces pour piano sont autant de luttes intérieures pour vaincre individuellement cet esclavage de la surdité, symbole d’une punition universelle, celle de l’être humain oppressé. Le discours de l’un et l’autre restent profondément actuels et ils continuent de nous toucher profondément.

    Si Goya nous captive aujourd’hui encore, c’est par sa capacité à déjouer la mascarade des apparences et à inscrire dans la vérité universelle son expression personnelle des faits de son temps. Ainsi, son message parvient jusqu’à nous et se situe au niveau des archétypes de l’homme. Tout comme Beethoven, c’est là que se trouve le point ultime de son expression, c’est là que nous pouvons affirmer le dénominateur commun qui nous unit à ces individus qui, pourtant, vécurent un autre monde que le nôtre. Pas si différent, en vérité, puisque les idées mises en place et exprimées par les artistes sont celles qui hantent l’homme depuis son origine.

     

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    Goya, Intérieur d'une prison

     



    Avec Intérieur d’une prison, conservé au Bowes Museum à Barnard Castle (Royaume-Uni), le Préau des fous du Meadows Museum de Dallas (USA) forme un diptyque terrible.

    Dans une coloration presque uniformément grise, les figures humaines sont les seules et pauvres notes de coloration. Dans l’un, la prison, les hommes enchainés offrent toutes les attitudes de l’accablement.

    Dans l’autre, celui des fous, c’est une agitation désespérée qui les anime. Quelques figures, pourtant, illustrent l’accablement et le repliement de la mélancolie.

     

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    Goya, Le Préau des fous

     



    Les deux hommes, au premier plan, l’un, à droite, en position presque fœtale, l’autre, à gauche, debout, solitaire et hagard sont indifférents aux lutteurs nus qui se trouvent placés derrière eux. Il est peu de tableaux de Goya qui porte les marques d’un tel désespoir.

    Tout avenir a disparu, la hauteur des murs, leur aspect lisse et presque irréel, qu’une lumière aussi aveuglante que glacée ne fait qu’assombrir, sont autant de métaphores du désespoir.

    La composition tout entière pourrait être interprétée comme l’image même de l’âme du mélancolique. Le repliement sur soi, dans une forteresse intérieure, la double nature de cette mélancolie, montrée comme une opposition entre neurasthénie et vaine exubérance sont les ingrédients typiques à la fois des malades que la médecine commence à observer dans la quête des ressorts de l’âme et d’un romantisme qui redoute la dissociation de l’être. Le mythe de l’homme et de son double est exprimé ici avec une extraordinaire force annonçant les grands déchirements de Robert Schumann.

    En ce sens, la lumière aveuglante et le coin de ciel bleu décidément inaccessible qui dominent tout le tableau sont froids et glacés comme celle d’une intelligence sans générosité. Intelligence divine désormais débarrassée de ses attributs anthropomorphes ? Vision fataliste d’un monde en perdition qui ne peut que constater l’amplification de la mélancolie ? Dans les deux cas, tout à fait compatibles d’ailleurs, la vision d’un monde qui appelle le désespoir contemporain des utopies et uchronies de Samuel Beckett. Bouleversant !

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