ésotérisme

  • L'Extase

    Concert particulièrement intéressant cette semaine à la Salle philharmonique de Liège! Au programme, Debussy et Scriabine, dans des oeuvres orchestrales et concertantes qui méritent assurément le détour. Nocturnes et Berceuse héroïque de Claude Debussy se juxtaposeront au Concerto pour piano de Scriabine et surtout à son Poème de l'Extase, l'une de ses compositions orchestrales les plus extraordinaires. Et, cerise sur le gâteau, ce sera Louis Langrée qui viendra diriger l'OPRL. L'Orchestre accueillera donc une nouvelle fois, la seule de la saison, son ancien directeur musical désormais appelé à travers le monde pour diriger les orchestres les plus prestigieux et les productions d'opéra les plus importantes. C'est peu dire que de souligner le mélange de joie et de fierté que le public liégeois ressent à chaque passage de Louis Langrée à Liège.

    ... Et puisque j'ai déjà beaucoup parlé de Debussy, voici quelques mots sur Scriabine dont l'écriture parfois déroutante mérite quelques commentaires.

     

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    Alexandre Scriabine (1872-1915)


    A l’aube du XXème siècle, dans une Russie baignée de nationalisme, Alexandre Scriabine (1872–1915) développe une démarche marginale. Loin des préoccupations réalistes et folklorisantes du Groupe des Cinq, son art évolue en une perpétuelle quête philosophique. La Musique existe comme le véhicule de l’indicible, sublime démonstration de l’essence du monde (la vie, la mort, la nature, le Divin). Si les conceptions philosophico-musicales de Scriabine trouvent leurs racines dans l’histoire de la pensée occidentale (de Platon à Schopenhauer), les influences orientales et hindoues font de sa musique le prototype du symbolisme mystique tel qu'on peut le retrouver par ailleurs dans la poésie et la peinture. Son œuvre, sa pensée et sa technique tendent vers cette extase spirituelle et esthétique tant contestée de nos jours.

    Moscovite de naissance, Alexandre reçoit ses premières leçons de piano à l’âge de dix ans. L’instrument le fascine. Très vite, il étudie au conservatoire de Moscou et complète sa formation de virtuose par la maîtrise de la théorie musicale et l’apprentissage de la composition dans la classe d’Arensky, jusqu’en 1892. Il compose alors sa première sonate et entame une carrière de virtuose qui lui ouvrira les portes de la Russie et de l’Europe. Nommé en 1898 au Conservatoire de Moscou comme professeur de piano, l’enseignement ne lui permet pas de satisfaire son désir d’expériences vitales. Il quitte ce poste en 1905 pour se consacrer exclusivement aux tournées de concert et à la composition, séjournant le plus souvent en Suisse mais aussi aux USA, en France et en Belgique. De retour en Russie en 1915, il meurt des suites d’une pleurésie le jour de Pâques après avoir déliré plusieurs jours.

    Abattu en pleine possession de ses moyens pianistiques et compositionnels à l’âge de 43 ans, Alexandre Scriabine semble donc avoir orienté toutes ses activités vers cette quête de l’Absolu. Fréquentant les milieux cultivés, lecteur assidu d’ouvrages philosophiques, il concevait sa vie et son art comme un tout indissociable. Les récits de ses derniers concerts le montrent en fusion totale avec son instrument et sa musique. Son but ultime était d’élever sa musique à un niveau spirituel définitif et irréversible. Son œuvre inachevée, le Mystère, immense trilogie orchestrale, devait réaliser une synthèse absolue de l’Univers. Sa doctrine, complexe et discutable, part d’un principe simple en apparence « Tout est dans tout ». Toute son évolution créatrice en est le reflet et l'accord synthétique qui résulte de ses recherches devient sa véritable signature.

     

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    La production de Scriabine peut se diviser en trois périodes distinctes témoignant non seulement d’une évolution technique remarquable mais aussi d’un cheminement philosophique hors du commun.

    La première période est exclusivement pianistique et marquée par l’influence de Chopin et de Liszt. Une première évolution de son langage survient au tournant du siècle. L’influence de Wagner et du chromatisme de plus en plus présent dissout peu à peu les mélodies romantiques et les harmonies impressionnistes. Ce sont de véritables kaléidoscopes harmoniques où les accords se libèrent peu à peu de leur environnement pour devenir d’authentiques entités organiques. Fortement symphonique, cette deuxième période voit la naissance du « Divin Poème », troisième symphonie, qui marque l’apogée des moyens techniques de Scriabine. Une volonté de symétrie gouverne ses œuvres qui obéissent désormais à des règles mathématiques mettant en œuvre les proportions du nombre d’or et des suites de Fibonacci (1 – 2 – 3 – 5 – 8 – 13 – 21 -). L’instrumentation des pièces d’orchestre est dense et complexe, les thèmes sont dilués aux instruments et l’harmonie sans cesse changeante semble ne plus vouloir se fixer et atteindre l’impalpable. 

    Composé en 1906 et créé l’année suivante à New York, le fameux Poème de l’Extase opus 54 suit de peu l’achèvement de la troisième symphonie. Il écrivit lui-même le programme illustré d’idées mettant en rapport l’homme créateur avec la conscience divine universelle. « Je vous appelle à la vie, forces mystérieuses, noyées dans les profondeurs obscures de l’esprit créateur, timides ébauches de la vie, à vous, j’apporte l’audace ». Le compositeur avait envisagé une symphonie en quatre mouvements, mais une forme continue précédée d’un prologue et suivie d’un épilogue s’imposa rapidement. La condensation de la forme allait produire, même dans les dernières sonates, ce jaillissement continu si caractéristique de ses dernières œuvres.

     

     

    Le Poème de l’Extase est d’une écriture complexe faisant appel à des thèmes signifiants (où qui se veulent signifiants) et qui correspondent aux idées intégrées au programme poétique de l’œuvre (thème de la Langueur, thème de la Volonté, thème de l’Affirmation ou encore thème de l’Envol). La superposition des thèmes rend le repérage difficile et la texture épaisse de cette musique crée des couleurs orchestrales inouïes. L’effectif orchestral énorme (les bois par quatre, huit cors, cinq trompettes, trois trombones, tuba, deux harpes, une percussion très importante, célesta, orgue et cordes) ajoute encore au côté spectaculaire des cette profession de foi.

    L’harmonie très complexe, elle aussi, nous conduit, suite aux effets de l’accord synthétique aux frontières de la tonalité. Du chromatisme qui se souvient de Tristan aux couleurs debussystes, l'association des deux compositeurs aux concerts de cette semaine n'est évidemment pas un hasard, tout le matériau musical nous transporte dans un voyage au-delà du temps dans un monde étrangement peuplé de visions mystiques.

     

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    « Conscient de la valeur de son œuvre, Scriabine avait accepté le fiasco de la création du Poème de l’extase à New York avec une complète indifférence. Consacrant désormais tous ses efforts à la réorganisation complète de son univers sonore, il s’était attaché à la plier au but qu’il cherchait à atteindre : la création d’une œuvre d’art total, magique, appelée à conduire ses participants à l’extase collective et à susciter leurs transformations spirituelles » (KELKEL, M. Alexandre Scriabine, Ed. Fayard, Paris, 1999, page 150).

    Cet état d’esprit, marquant la dernière période du compositeur, généra dès 1909 son ultime œuvre symphonique, Prométhée ou le poème du feu op. 60. Conçue pour un immense orchestre et un clavier à lumières, la pièce d’une demi-heure se voulait le symbole de l’art total, alliance des plus subtiles passerelles entre les arts. Musicalement parlant, l’œuvre échappe à la tonalité et construit son propre réseau de rapports de sons. L’accord « synthétique » par étagement de quartes, symbolise la maxime « Tout est dans tout », si chère à Scriabine et le mène à un état fusionnel entre l’homme et l’univers.
      Cette œuvre marque l’affranchissement définitif de Scriabine face à la tonalité. Son système harmonique généré par le fameux accord déjà cité annonce de manière prophétique l’évolution sonore de la musique du XXème siècle. Moins massif dans son orchestration que le Poème de l’Extase, Prométhée recherche la couleur et étudie de manière approfondie les possibilités de mouvements dynamiques et énergiques au sein d’un univers statique et presque immobile. Une œuvre à découvrir…

     

     

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    Le Concerto pour piano, également au programme de nos concerts, qui complète ce magnifique enregistrement des deux grands poèmes orchestraux par l’Orchestre symphonique de Chicago, avec Anatol Ugorski au piano et Pierre Boulez à la direction (DGG 459647-2) date de 1897 et représente donc la « première manière » de Scriabine. Œuvre de moindre envergure, le concerto est découpé selon les trois mouvements traditionnels du concerto. La partie pianistique, très brillante, cherche à compenser un travail orchestral non encore abouti. Intéressant de comparer l'ampleur orchestrale du Poème de l'Extase et celle du Concerto. Toute l'évolution du maître apparait alors au grand jour. Une œuvre qui est très agréable à écouter, mais qui n’a pas encore cette « folie mystique » qui caractérisera le compositeur un peu plus tard. Un concert à ne rater sous aucun prétexte...!

     

     


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