éthos

  • Art majeur



    Dans la Grèce antique, la musique occupe une place prépondérante dans la vie sociale et religieuse. Elle figure même parmi les arts majeurs avec la médecine, la danse, la poésie et la magie. Depuis de nombreux siècles, les aèdes et les rhapsodes se sont faits les champions de la pratique musicale. On comprendra vite que, par tous les aspects qu’elle peut revêtir, nous trouverons dans la pratique musicale des Anciens les fondements non seulement de notre théorie de la musique mais aussi sa philosophie et sa rhétorique.

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    Sarcophage des Muses, IIe siècle, musée du Louvre



    Car la musique était réputée pour ses vertus. Elle ravissait les âmes au point que les différents affects que suscitaient les échelles sonores et les pièces composées sur ceux-ci avaient été codifiés par les philosophes. La théorie de la musique, qu’il fallait distinguer de la pratique, était extrêmement élaborée et complexe. Ce qu’on nomme, par exemple, l’éthos des modes attribuait à chaque échelle, pensée en descendant et non en montant comme nos gammes actuelles, une émotion particulière : le mode dorien était austère, l’hypodorien joyeux, l’ionien voluptueux, certains incitaient à la guerre, d’autres à l’amour, bref la panoplie des émotions humaines se reflétaient dans la musique. Une exceptionnelle variété d’échelles sonores, diatoniques et chromatiques (avec de probables influences orientales et arabes) contribuaient à diversifier les affects.

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    Marbre de Mantinée représentant le concours d'Apollon (avec une cithare) contre Marsyas (avec l'aulos), IV s. av. J.-C.



    Pas surprenant, donc, que l’enseignement de l’art des sons prenne tant de place au sein de l’éducation des enfants et des jeunes gens (on devrait s’en souvenir aujourd’hui). L’enseignement de la musique reposait plus sur la pratique que sur la théorie. Le maître montrait le jeu à l’élève qui s’efforçait de le reproduire. Souvent, ils jouaient ensembles. Cela nous étonne encore alors qu’on sait qu’un système d’écriture de la musique existait bel et bien. N’était-il accessible qu’aux professionnels chevronnés ? Quand on sait qu’on étudiait la musique avant la poésie, il est possible que l’obstacle de la lecture soit une des raisons de cette transmission orale.

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    Leçon de musique, hydrie attique à figures rouges, v. 510 av. J.-C



    Mais la musique, si elle pouvait développer la moralité et ainsi assurer l’existence et l’équilibre de la Cité, elle pouvait aussi nuire et provoquer lascivité et l’incivilité. Pour Platon, il fallait que la musique puisse prendre fonction de loi car les musiciens devaient pouvoir maintenir la moralité de la Cité. L’État devait alors règlementer les affects musicaux et leur mise en pratique. Il prônait donc la suppression et l’interdiction des musiques que font chavirer les âmes, ce qu’il nomme la « fausse musique ».

    Car si la musique vient directement des muses, elle symbolise la culture. L’homme éduqué était normalement rompu à la pratique vocale et instrumentale. Le mythe d’Orphée et ses variantes témoignent de cette fonction suprême de la musique. Cette dernière intervenait d’ailleurs dans toutes les activités humaines, de la naissance à la mort en passant par le mariage, les banquets et la vie religieuse. On pensait que ce que véhiculaient les sons organisés n’étaient rien de moins que l’essence du monde. Les théories de Pythagore et ses expériences sur le monocorde lui avaient permis de dégager les proportions harmoniques qui, par la division de la corde en différentes parties, prouvaient le côté mathématique de la musique. De là à faire le parallèle entre le mouvement des planètes censées bouger dans les même proportions que celles de la musique, il n’y avait qu’un pas que le principe de la « musique des sphères » franchit allègrement en attribuant à la musique les mêmes proportions que celles du cosmos tout entier. Et même si Aristote, dans « Du Ciel », réfutera cette théorie, elle aura encore de beaux jours devant elle dans le monde des siècles suivants.

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    Orphée charmant les bêtes sauvages avec sa lyre, sarcophage du IIIe siècle av. J.-C., musée archéologique de Thessalonique



    Donc la musique révélait le monde et l’homme, microcosme à l’image du cosmos, résonnait des mêmes proportions. Ce n’est pas un hasard si cette attribution à la musique des fonctions spirituelles les plus élevées seront à la base des philosophies occidentales (et autres d’ailleurs) de la musique. Pour ce faire, un système très sophistiqué d’échelles sonores, je l’ai dit, et de rythmes organisés de manière systématiques. Les valeurs longues et brèves se succédaient pour créer des pieds, tous nommés (par exemple, l’iambe U-, court bref ou le dactyle –UU,…). On rassemblait les pieds et on obtenait les mètres, sortes de mesures avant la lettre. Les mètres formaient un kôlon, qui par addition créaient les phrases qui elles-mêmes se regroupaient en périodes devenant des strophes,… Une structure en échafaudage qui rappelle avec beaucoup d’insistance la structure de notre langage musical. Par contre, les Grecs ne connaissaient pas l’harmonie au sens traditionnel et n’ont que peu pratiqué la polyphonie. Souvent, une mélodie unique, monophone, était chantée et doublée par les instruments.

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    Calice représentant Apollon avec une lyre à 7 cordes, Musée de Delphes 460 av. J.-C.



    Les instruments, très variés et combinés aux voix humaines, permettaient d’extraordinaires palettes de timbres. Lyre, cithare, barbiton, pandoura, aulos simples et doubles, syrinx, salpinx (trompette) et percussions diverses (crotales, tambourins, sistres, cymbales,…) constituaient l’univers sonore.

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     Détail d'une coupe attique, garçon jouant du aulos en gonflant les joues. 460 av. J.-C. Musée du Louvre



    La danse semble avoir accompagné de nombreuses manifestations musicales. Cette dernière, censée développer la grâce et la beauté et faire partie de cet esprit sain dans un corps sain. Pas surprenant qu’à Sparte, elle fasse partie des arts de la guerre et de la gymnastique préparatoire. Les danses et la musique rythmaient donc la vie de la Cité et figurait comme une ouverture sur le monde des idées. Dans l’esprit du mythe de la caverne de Platon, il n’est guère surprenant que la musique terrestre, reflet des proportions cosmiques, soit une manière d’entrevoir l’absolu. De nombreux philosophes reprendront cette idée avec force au cours des siècles suivants.

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    Danseuse aux crotales, musée du Louvre



    Mais le plus remarquable, c’est qu’aujourd’hui, des musicologues spécialisés aient réussi à déchiffrer les quelques soixante fragments de « partitions » qui nous sont parvenus. Parmi eux, Annie Bélis, figure, avec son ensemble Kérylos à la pointe des connaissances actuelles. Restituant des systèmes d’écritures musicales différentes en fonction de la destination, on n’écrit pas pour les voix de la même manière que pour les instruments, elle a réussi à transcrire de manière fiable ces musiques qui, du coup, deviennent les premières musiques authentiquement connues de l’humanité. Comment résister à ces mélodies venues du fond des âges comme cette extraordinaire « Plainte de Tecmessa » conservée sur un papyrus et conservée de manière fragmentaire, laissant sortir de l’écriture une bouleversante lamentation d’une femme pleurant son époux disparu (peut-être tirée de l’Ajax d’Eschyle) ? Quoi de plus émouvant, d’observer le cheminement de décryptage des Hymnes delphiques à Apollon où au-dessus du texte grec gravé dans la pierre du Trésor des Athéniens à Delphes, se trouvent des signes alphabétiques qui désignent des hauteurs sonores relatives qu’on peu enchaîner ?

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    Partition de la seconde strophe de l'Hymne delphique entendu ci-dessus (à partir de 1'12")

     

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    Transcription de cette strophe en écriture moderne (à partir de 1'12").

     


    Documents exceptionnels qui témoignent tous d’une inouïe richesse qui fonde avec force une longue tradition musicale qui transitera par le monde romain pour aboutir, plus ou moins transformée, au Moyen-âge, puis dans les siècles à venir. Assurément, la musique de la Grèce antique est un art majeur et contribue grandement à la sagesse de ses philosophes et de leur conception du monde. Les bases de la musique occidentale son jetées. Il ne reste qu’à y retrouver les traces de cet âge d’or si longtemps inconnu.

     

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