1913

  • Bateliers…



    Les Rhénanes constituent à l’intérieur du chef-d’œuvre de Guillaume Apollinaire qu’est le recueil Alcools, un cycle de poèmes imprégné des légendes germaniques et d’une atmosphère mélancolique et mystérieuse inspiré par le séjour du poète en Allemagne. Apollinaire y retrouve une thématique romantique, et, comme toujours, la transfigure. le cycle contient évidemment un poème consacré à la légende de la Loreley ; mais dans « Nuit rhénane », il semble que le véritable chant des sirènes soit celui de bateliers : c’est l’envoûtement de la rêverie mélancolique, de la douce ivresse qui, sous le charme des « Alcools », fait surgir les légendes et enchante littéralement le réel. Et peut-être, comme jadis, Orphée (qui sera la figure essentielle du Bestiaire) opposa son chant aux chants des sirènes, le poète doit-il lui-même, pour ne pas céder aux sortilèges du triste chant, chanter « plus haut ».

     

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    Apollinaire et Marie Laurencin. La Muse inspirant le poète par Henri Rousseau, (1909)

     

     

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    Le Rhin vers Coblence au pied de vieux châteaux juchés sur leurs nids d'aigles (image d'Épinal)



    LE CHANT DES BATELIERS

    Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
    Écoutez la chanson lente d’un batelier
    Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
    Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

    Debout chantez plus haut en dansant une ronde
    Que je n’entende plus le chant du batelier
    Et mettez près de moi toutes les filles blondes
    Au regard immobile aux nattes repliées

    Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
    Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
    La voix chante toujours à en râle-mourir
    Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

    Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

    G. Apollinaire, Alcools, « Nuit rhénane », 1913.

    Cité par Vincent Delecroix in Petite bibliothèque du chanteur, Champs classiques, 2012, p.162-163.

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