1915-2015

  • Scriabine 2015 (1)

    Parmi les compositeurs qui seront honorés en 2015, figure l'un des créateurs les plus originaux de sa génération. Il y a tout juste un siècle qu'il a disparu et, sous de nombreux aspects, sa musique reste remplie de mystère, d'émerveillement et d'un incroyable modernisme. Trois billets ne seront pas de trop pour (re)découvrir cet homme dont la musique ne cesse de nous surprendre et de nous entraîner dans des voyages sonores inouïs.

    A l’aube du XXème siècle, dans une Russie baignée de nationalisme, Alexandre Scriabine (1872 – 1915) développe une démarche marginale. Loin des préoccupations réalistes et folklorisantes du Groupe des Cinq, son art évolue en une perpétuelle quête philosophique. La Musique existe comme le véhicule de l’indicible, sublime démonstration de l’essence du monde (la vie, la mort, la nature, le Divin).

     

    Alexandre Scriabine

     

     

    Si les conceptions philosophico - musicales de Scriabine trouvent leurs racines dans l’histoire de la pensée occidentale (de Platon à Schopenhauer), les influences orientales et hindoues font de sa musique le prototype du symbolisme mystique. Son œuvre, sa pensée et sa technique tendent vers cette extase spirituelle et esthétique tant contestée de nos jours. 

     

    Moscovite de naissance, Alexandre reçoit ses premières leçons de piano à l’âge de dix ans. L’instrument le fascine. Très vite, il étudie au conservatoire de Moscou et complète sa formation de virtuose par la maîtrise de la théorie musicale et l’apprentissage de la composition dans la classe d’Arensky, jusqu’en 1892. 

     

    Il compose alors sa première sonate et entame une carrière de virtuose qui lui ouvrira les portes de la Russie et de l’Europe. Nommé en 1898 au Conservatoire de Moscou comme professeur de piano, l’enseignement ne lui permet pas de satisfaire son désir d’expériences vitales. Il quitte ce poste en 1905 pour se consacrer exclusivement aux tournées de concert et à la composition, séjournant le plus souvent en Suisse mais aussi aux USA, en France et en Belgique. De retour en Russie en 1915, il meurt des suites d’une pleurésie le jour de Pâques après avoir déliré plusieurs jours.

     

    Abattu en pleine possession de ses moyens pianistiques et compositionnels à l’âge de 43 ans, Alexandre Scriabine semble avoir orienté toutes ses activités vers cette quête de l’Absolu. Fréquentant les milieux cultivés, lecteur assidu d’ouvrages philosophiques, il concevait sa vie et son art comme un tout indissociable. Les récits de ses derniers concerts le montrent en fusion totale avec son instrument et sa musique. Son but ultime était d’élever sa musique à un niveau spirituel définitif et irréversible. Son œuvre inachevée, le Mystère, immense trilogie orchestrale, devait réaliser une synthèse absolue de l’Univers. Sa doctrine, complexe et discutable, part d’un principe simple en apparence « Tout est dans tout ». Toute son évolution créatrice en est le reflet.

     

    La production de Scriabine peut se diviser en trois périodes distinctes témoignant non seulement d’une évolution technique remarquable mais aussi d’un cheminement philosophique hors du commun.

     

    La première période est exclusivement pianistique et marquée par l’influence de Chopin et de Liszt. A l’exception de sa première sonate, la petite forme (préludes, études et mazurkas), traitée avec finesse et invention, constitue son univers. Les vingt-quatre préludes de l’opus 11 (1895 – 1896) sont de courtes pièces proches de Chopin, pleines d’un romantisme éthéré et d’une virtuosité évocatrice. La dixième pièce tendre et d’une subtilité proche de Debussy, se transforme en un déchaînement passionnel. Le Lento (n°13) est un nocturne paisible qui se dramatise chromatiquement en son centre, laissant déjà présager la période suivante. Les six préludes de l’opus 13 sont  dans la lignée parfaite du cycle précédent. Ecrits en 1895, ils semblent cependant moins homogènes. Seul le premier, Maestoso en ut majeur, et ses grands accords superbes, nous dévoile la richesse harmonique de son auteur. Les sept pièces de l’opus 17 en sont presque contemporaines, le troisième en ré bémol majeur est purement impressionniste dans ses sonorités et ses harmonies pointillistes.

     

     

    Les douze études opus 8 (1895) sont, elles aussi, inspirées de Chopin. Témoignage d’un génie prometteur, elles allient travail technique et moment de musique pure. Transcendance de la technique, ces études ne trouvent leur véritable expression que chez les virtuoses accomplis. La deuxième étude « A Capriccio con Forza » évoque, entre autres, la sonorité des cordes pincées.

     

    La première évolution du langage de Scriabine survient au tournant du siècle. L’influence de Wagner et du chromatisme de plus en plus présent dissout peu à peu les mélodies romantiques et les harmonies impressionnistes. Ce sont de véritables kaléidoscopes harmoniques où les accords se libèrent peu à peu de leur environnement pour devenir d’authentiques entités organiques. Le prélude opus 33 n° 2 « Vagamente » (1903), bien qu’encore tonal dans son essence, est l’une des premières manifestations de cette esthétique.

     

    Fortement symphonique, cette deuxième période voit la naissance du « Divin Poème », troisième symphonie, qui marque l’apogée des moyens techniques de Scriabine. Une volonté de symétrie gouverne ses œuvres qui obéissent désormais à des règles mathématiques mettant en œuvre les proportions du nombre d’or et des suites de Fibonacci (1 – 2 – 3 – 5 – 8 – 13 – 21 -). L’instrumentation des pièces d’orchestre est dense et complexe, les thèmes sont dilués aux instruments et l’harmonie sans cesse changeante semble ne plus vouloir se fixer et atteindre l’impalpable.

    Héritière de ce travail sur l’orchestre, la 3èmesonate en fa # mineur opus 23 (1898) est sous-titrée « états d’âme ». Elle est composée de 4 mouvements et comporte un programme mystique ajouté en 1906.

    1. Drammatico : « L’âme libre et farouche se précipite avec passion dans la douleur et la lutte ». Le premier mouvement est construit sur la base d’une forme sonate à trois thèmes fortement contrastés qui se fondent pendant le développement en un déchaînement extraordinairement dramatique.
    2. Allegretto : « L’âme a trouvé une sorte de repos momentané. Lassée de souffrir, elle veut s’étourdir, chanter et fleurir quand-même. Mais le rythme léger, les harmonies parfumées, ne sont qu’un voile à travers lequel apparaît l’âme inquiète et meurtrie ». Pièce partagée entre la danse et le chant, ce scherzo retrouve ses « harmonies parfumées » dans la mélodie du trio central.
    3. Andante : « L’âme vogue à la dérive dans une mer de sentiments doux et mélancoliques : amour, tristesse, désirs vagues, pensées indéfinissables d’un charme fragile de fantôme ». Le retour du thème initial du premier mouvement donne à la fin de cet andante son unité cyclique à l’œuvre. C’est la pièce la plus moderne de la sonate. L’étagement des couches sonores annonce clairement les œuvres à venir. Une formule rythmique en accélération introduit alors le final.
    4. Presto con fuoco : « Dans la tourmente des éléments déchaînés, l’âme se débat et lutte avec ivresse. Des profondeurs de l’Etre s’élève la voix formidable de l’Homme - Dieu dont le chant de victoire résonne triomphant ! mais trop faible encore, prêt d’atteindre le sommet, il tombe foudroyé dans l’abîme du Néant ». Extrêmement complexe, ce final est d’une virtuosité exceptionnelle. Dans un tumulte initial se dégage progressivement le thème fervent de l’Homme – Dieu provoquant calme et introspection. Le combat reprend et la fameuse ascension débute par un Maestoso gigantesque. La chute est terrible et le thème initial retentit en accords funèbres. Ce tragique destin scellé par les fortissimi secs et noirs achève la sonate dans l’anéantissement.

     

     

    Cette grande sonate à caractère fortement programmatique est, avec la troisième symphonie, une anticipation philosophique des œuvres ultérieures (Poème de l’Extase, 1904 – 1907).

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