40 voix

  • Spem in alium

     
    Plusieurs légendes ou suppositions entourent la création de l’extraordinaire pièce vocale polyphonique à 40 voix (!) du compositeur anglais Thomas Tallis (1505-1585).

    « La légende la plus connue, mais la plus improbable, est celle d’un cadeau de Tallis à sa souveraine Élisabeth Ire d'Angleterre, pour son 40e anniversaire (40 voix pour 40 ans). C’est sans tenir compte du fait que la célébration des anniversaires est une tradition moderne récente. Avant le début du XXe siècle, on fêtait très peu ce jour, marquant en réalité une année de moins dans la vie de la personne, alors que l’espérance de vie était assez courte. S’il avait désiré fêter la reine, Tallis aurait utilisé un texte à la gloire de sainte Élisabeth.

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    Thomas Tallis, gravure de Niccolò Haym d'après un portrait de Gerard van der Gucht



    Une autre légende parle d’un ambassadeur italien venu à la cour accompagné d’un musicien se vantant d’avoir écrit une œuvre à 40 voix. Ce musicien s’appelait Alessandro Striggio (le père du Striggio librettiste de L'Orfeo de Monteverdi) et le motet « Ecce beatam lucem »2. Certes, la partition est intéressante car utilisant des moyens inconnus des musiciens anglais. En Italie, l’usage des tribunes dans les églises permettant de multiplier les chœurs et les orchestres en réponses avait fait éclore un répertoire considérable de chœurs en écho. Ecce beatam lucem de Striggio fonctionne de cette façon. La partition (composée en 1561) est sans doute tombée alors entre les mains de Tallis.

    Beaucoup de points communs sont à remarquer entre les deux œuvres : le mode de sol, le nombre des voix, l’ambiance, l’usage des silences... mais les différences sont intéressantes à relever : 10 chœurs à 4 voix chez Striggio, 8 × 5 voix chez Tallis, ce qui change tout puisque les voix sont équilibrées entre aiguës et graves chez l’un (soprano - alto - ténor - basse) et plutôt graves chez l’autre (les 5 voix de chaque chœur anglais sont S-A-T-Ba-B). L'écriture est plus harmonique que contrapuntique pour le motet italien. Tallis, après le second silence, fait entrer les voix sur un accord moderne de Ré Majeur, pour souligner le mot « respice » qui prend alors une importance énorme. Les voix, chez Tallis, entrent une par une, formant un cercle vocal autour des auditeurs. D’abord dans un sens (de 1 à 40) puis dans l’autre (de 40 à 1) puis en réponse, alors que chez Striggio, les chœurs ne font que se répondre. Les fausses relations d’octave, typiques de l’écriture de Tallis et survivantes d’un passé révolu, ne se trouvent pas chez Striggio déjà tourné vers le baroque.

    La commande de cette pièce exceptionnelle est peut–être liée à cette légende de rivalité entre la musique italienne et la musique anglaise; mais il se trouve qu’à la même époque, les espions d’Élisabeth ont déjoué un complot mené par les nobles catholiques. La mort attendait les meneurs, quel que soit leur rang. Tallis était catholique mais très apprécié de sa souveraine. On sait par Denis Stevens, musicologue anglais, que Spem in alium fut chanté et joué (certaines voix doublées par les nombreux instruments que possédait le propriétaire de la galerie qui a servi de salle de concert) en 1573 à Arundel House, propriété du duc de Norfolk commanditaire de l’œuvre et catholique convaincu. Quand on considère le texte, il s’agit d’une supplication. On demande à Dieu de considérer nos fautes comme insignifiantes et de faire usage du pardon. Il est issu de l’Ancien Testament et plus particulièrement du Livre de Judith. Judith, veuve riche, belle, jeune et particulièrement intelligente, triomphe du général Holopherne qui menaçait son peuple, en l’enivrant puis en le décapitant. À une époque friande de double sens, comment ne pas voir dans Spem in alium un plaidoyer insistant, avec dans le rôle d’Holopherne l’ensemble des conspirateurs catholiques et dans celui de Judith, la grande reine Élisabeth, chef de son Église et représentante de Dieu sur son sol natal ? Voici la théorie la plus cohérente mais aussi la moins connue car plus récente.

    On ne sait pas où se trouve l’original de la partition de Spem in alium. Une légende parmi d’autres raconte que John Bull, le compositeur, (c.1562 - 1628) l’aurait vue dans la bibliothèque de la cathédrale de Saint-Omer quelques années après la mort de Tallis, en 1613. Il serait tombé à genoux devant elle, mais on ne sait pas ce qui s’est passé ensuite... Saint-Omer était sur la route directe Angleterre-Italie. Le manuscrit le plus ancien est en anglais et a servi en 1611 à l’investiture comme prince de Galles d’Henry Stuart. Il est connu sous le nom « Le manuscrit Egerton » et se présente sous la forme de feuillets séparés, une voix par feuillet, écrits à la main d’une plume pressée. » (Wikipédia)




    Spem in alium nunquam habui praeter in te,
    Deus Israel,
    Qui irasceris, Et propitius eris,
    Et omnia peccata hominum in tribulatione dimittis.
    Domine Deus,
    Creator coeli et terrae,
    Respice humilitatem nostram.

    Je n’ai jamais placé mon espérance en aucun autre que Toi,
    Ô Dieu d’Israël,
    Toi dont la colère fait place à la miséricorde,
    Toi qui absous tous les péchés de l’humanité souffrante.
    Ô Seigneur Dieu,
    Créateur de la terre et du ciel,
    Considère notre humilité.

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