accord

  • Aion



    Je n'avais jamais fait le rapprochement entre la musique de Giacinto Scelsi (1905-1988) et celle d'Anton Bruckner (1824-1896) jusqu'au jour où, lisant les commentaires d'Harry Halbreich rédigés pour la publication, chez ACCORD, de quelques unes de ses plus extraordinaires œuvres orchestrales, j'ai compris que les préoccupations spirituelles du premier pouvaient, dans une certaine mesure, rencontrer celles du second.

    giacinto scelsi,aion,bruckner,accord,orchestre



    Le parcours de Scelsi est tout à fait original et atypique parmi les compositeurs du XXème siècle. Aujourd'hui, il s'impose, ainsi que Ligeti, comme l'un des plus importants créateurs modernes. Son parcours est à lire ici.

    Sa conception du temps musical, ses visions contemplatives et son "mysticisme" sont autant d'influences de la religion, des disciplines philosophiques orientales et d'une tentative de fusion avec le "Tout". Une bonne part du travail de Scelsi qui suit son séjour en hôpital psychiatrique, où il passe des heures au piano à jouer et à écouter avec intensité la seule note de La bémol, consiste en un travail sur l'intérieur du son unique et de ses harmoniques. Ainsi, sa musique reflète un monde intérieur où les timbres et les quelques (micro)intervalles qui jalonnent les œuvres expriment la quintessence du son, son origine et sa fusion avec l'univers. Le propos est donc parfaitement spirituel et mystique. Un son, présenté comme une sphère, qui vit et qui bouge et qui pour le compositeur se présente comme "le premier mouvement de l'immobile, le début de la Création".

    giacinto scelsi,aion,bruckner,accord,orchestre



    C'est aussi, mutatis mutandis, cette dimension qu'illustre Bruckner dans ses débuts de symphonie, l'origine de la Création. Mais chez le romantique, cela se fait dans une formidable expansion des matériaux rudimentaires de départ, souvent un simple trémolo des cordes et une longe tenue des vents. De là Bruckner construit sa cathédrale faite de thèmes significatifs et mélodiques. Chez Scelsi, le départ peut sembler à peu près identique, mais c'est le son lui-même qui est exploité dans son intériorité, un peu comme si le son était lui-même un atome que l'on examinait et dont on comprenait progressivement les mouvements subtils qui n'animent intérieurement. Point de départ identique… parcours inverse… et sentiment identique d'une force spirituelle exceptionnelle et d'une formidable expression de la suspension du temps!

    giacinto scelsi,aion,bruckner,accord,orchestre



    "Aion, l'œuvre d'orchestre la plus développée de Scelsi quant à la durée, date de 1961 et fut créée à la Radio de Cologne (WDR) sous la direction de Zoltan Pesko le 12 octobre 1985. Il s'agit de quatre épisodes de la vie de Brahma, et le compositeur nous avertit avec un humour discret qu'étant donné qu'une pareille journée correspond à nonante mille années humaines, il a été obligé d'abréger un peu son œuvre!...

    Dans cette composition grandiose et profonde, la sensation d'un immense laps de temps n'en subsiste pas moins, tout comme dans une symphonie de Bruckner. L'orchestre regroupe les bois par trois (mais sans flûtes), beaucoup de cuivres (six cors, trois trompettes, quatre trombones et quatre tubas), les timbales, six percussions et une harpe, mais seulement un alto, quatre violoncelles et quatre contrebasses.



    Le premier mouvement est le plus long et le plus puissant, un vrai premier temps de symphonie. Il ne se limite pas à un seul pôle de hauteur, mais évolue de Fa à travers La jusqu'à Sol dièse. Bien qu'il commence et se termine dans le calme, il connaît trois puissantes gradations, remarquables en particulier par l'intervention, violente comme l'éclair, des percussions métalliques, notamment celle d'un énorme bidon de deux cents litres, dont on frotte brutalement les rainures latérales.



    Le deuxième mouvement, autour du Fa, frappe surtout par ses tensions dissonantes microtonales en quarts de ton, se déroulant principalement entre le Mi et le sol bémol. Deux épisodes au martèlement rythmique obstiné contribuent de leur côté à ce climat sombre et chargé de tension. Mais une admirable mélodie des violoncelles et des vents dans le grave parvient à maîtriser la violence de ces coups de boutoir rythmiques, et la fin est calme.



    Le troisième morceau est conçu lui aussi en micro-intervalles serrés et repose sur le Mi, oscillant néanmoins par quarts de ton entre le Mi bémol, pour se terminer, violent et brutal, sur la seconde non résolue Mi bémol/Fa bémol.



    Le dernier mouvement est basé sur Sol dièse, graduellement interprété comme son central d'un accord de Mi majeur. Plus tard, une grande progression polarise légèrement la musique sur La dièse. Mais une formule mélodique à fonction cadentielle ramène le pôle principal de Sol dièse. Un sombre balbutiement des percussions sur le Sol dièse termine mystérieusement l'œuvre". H. Halbreich, commentaires du cd Accord 200402, 1989.

    giacinto scelsi,aion,bruckner,accord,orchestre



    … Un compositeur qui ne laisse pas indifférent et qui propose, par son art, les dimensions essentielles de l'art, celle que déjà définissait Schopenhauer… l'essence de l'être dans la tragédie du temps!

    Lien permanent Catégories : J'ai aimé..., Musique 0 commentaire