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  • Le Cœur de l'Homme!

    Mozart et sa célèbre messe en ut mineur K.427, inachevée et si mystérieuse dans son approche à la fois très spirituelle et tellement humaine. C'est elle que je proposais ce jeudi à l'écoute des mélomanes des Jeudis du Classique à la Bibliothèque des Chiroux. Propos qui, somme toute, était d'actualité en ces temps de Noël puisque le fameux Et incarnatus est évoque la naissance du Christ. La messe, dans les parties qui nous sont parvenues, nous montre, il me semble, toute la richesse de l'homme qu'était Mozart, celui qui, dans le cadre d’un type de musique tellement codifié (un texte immuable, des formes presque obligées, …), parvient à s’exprimer comme il est, avec ses doutes, ses espérances et cette profondeur humaine qui prend racine au détriment, parfois, de l'orthodoxie de l’autorité suprême qu’est Dieu le père. A ce titre, avez-vous déjà remarqué comme les passages qui parlent du Christ (l’homme) sont plus audacieux, plus opératiques que ceux qui parlent du Père, plus conventionnels et distants (fugues, grands effectifs, écriture sévère, …) tout en restant géniaux ? Mais d'abord, quelques mots sur le contexte de l'oeuvre:

     

    Mozart, Messe en ut mineur, K.427, Et incarnatus est, Constance, Vienne, Aloysia, Musique sacrée

    Portrait inachevé de Mozart au piano réalisé par Joseph Lange, son beau-frère, le mari d'Aloysia Weber.


    Mozart, désormais débarrassé de l'autorité de son père et de son employeur salzbourgeois, l’archevêque Colloredo, peut enfin composer plus librement. Tout semble aller pour le mieux. En 1782, l'empereur Joseph II lui commande un opéra. Ce sera Die Entführung aus dem Serail (L'Enlèvement au sérail), en langue allemande, le plus grand succès de Mozart à Vienne. Gluck, compositeur et directeur des concerts publics à Vienne, félicite le jeune compositeur. Joseph II est enchanté, voilà l'opéra allemand dont il rêve. Il peut désormais défendre l'art et la pensée germanique comme une tradition nationale... mais ça, c'est un autre propos.

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    L'Empereur Joseph II (1771) par Joseph Hickel.

    Mozart, qui avait aimé sans succès Aloysia, a fait la connaissance de la troisième fille de madame Weber, Constance, et il décide de l'épouser. Peu après, le baron van Swieten, directeur de la bibliothèque impériale, lui fait découvrir deux compositeurs qui sont alors tombés dans l'oubli : Bach et Haendel. Mozart, homme de théâtre tout comme Haendel, admire les effets musicaux créés par ce dernier pour accentuer le caractère dramatique de ses œuvres. Il est en outre fasciné par l'art du contrepoint de Bach, qui influence directement sa Grande messe en ut mineur, et nombre d'autres œuvres par la suite. 

    Pétri des idées des Lumières, Mozart entre le 14 décembre 1784 en franc-maçonnerie dans la Loge de la Bienfaisance, et accède au grade de maître, le 13 janvier 1785. Passionné par les idéaux de la maçonnerie qui diffusent cette philosophie des Lumières qui lui permettent de concilier sa foi chrétienne et ses idées progressistes, il écrit une douzaine d'œuvres pour ses frères maçons, dont les plus connues sont Die Maurerfreude (La Joie des maçons, K 471) en février 1785, la Maurerische Trauermusik (Musique funèbre maçonnique, K 477) en novembre 1785. La Flûte enchantée KV 620, fait non seulement appel à une métaphore de l'initiation à la franc-maçonnerie avec ses épreuves, son maître de cérémonie, la répétition de thèmes symbolique, mais développe surtout un propos où la morale, la bienveillance et la réconciliation peuvent être compris par le plus grand nombre comme les valeurs primordiales de la société (d'après Wikipédia).

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    Christian Ludwig Vogel, Mozart en 1783 à Vienne



    Mais revenons à notre messe. Wolfgang disait, dans une lettre à son père : « Le vrai génie sans cœur est un non-sens car ni l’intelligence élevée, ni l’imagination, ni les deux ensembles ne font le génie. Amour, Amour, Amour, voilà l’âme du génie ! » Et justement, cette messe inachevée déploie un véritable sentiment d’amour, un témoignage de la longue quête qui anime Mozart durant les dix dernières années de sa courte vie. Qu’on en juge, ses opéras « Da Ponte » (Noces de Figaro, Don Giovanni et Cosi fan tutte) envisagent tous l’amour en fonction de paramètres différents ! Mais cette quête de l’amour en tant que moteur de l’homme annonce le XIXème siècle et les grandes notions romantiques des philosophes. Je me suis souvent demandé ce qui s’était passé dans l’esprit de ce jeune homme à l’apparence désinvolte qu’était Mozart. La Messe en ut mineur a quelque chose d’un point de départ de cette quête. Composée entre 1782 et 1783, sans commande apparente, elle est la première et l'une des rares œuvres religieuses de la période viennoise du compositeur. Il n’est plus obligé d’en composer. Alors pourquoi une messe ?

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    Constance Mozart, par son beau-frère Josef Lange (1782)


    Là encore quelques lettres viennent à notre secours : « J’ai véritablement fait cette promesse dans mon cœur, et j’espère vraiment la tenir – quand je l’ai faite, ma femme était encore souffrante- mais comme j’étais fermement résolu à l’épouser dès qu’elle serait guérie, je pouvais facilement promettre cela. Comme preuve de la réalité de mon vœu, j’ai la partition de la moitié d’une messe qui donne les meilleures espérances » (lettre de Mozart à son père le 4 janvier 1783 au sujet du voyage à Salzbourg projeté par le jeune couple). Ce serait donc une messe d’actions de grâce pour la guérison de Constance ou une œuvre qui pourrait redorer son blason auprès de son père ou encore une messe nouvelle pour se venger de l’archevêque de Salzbourg. Une question essentielle se pose cependant. De quelle maladie souffrait Constance ?

    Deux lettres encore précédentes, en juillet 1782 : « Ne croyez pas que ce soit uniquement pour me marier ; pour cela, je voudrais encore volontiers attendre ; mais je vois que c’est inévitable et indispensable pour mon honneur, l’honneur de mon aimée et l’état de ma santé et de mon cœur ». Et un peu plus tard : « Un homme que s’est avancé déjà si loin avec une jeune fille…plus rien à différer !...mettre ses affaires en ordre…agir comme un gars qui a de l’honneur » (Toujours à son père !)... Cinq jours plus tard, Mozart épousait Constance dans la Cathédrale Saint-Étienne de Vienne sans attendre l'accord, plus qu'improbable, de son père.

    La « maladie » de Constance est claire. Elle est enceinte! Quelle que soit l'issue de cette grossesse (probablement une fausse couche), on sait que le premier fils vivant du couple, Raimund, ne naîtra qu'en juin 1783! Comment ne pas entendre pourtant, dans l’Et incarnatus est de la Messe toute l’émotion d'une naissance à venir?

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    Dans un fa majeur qui évoque la pastorale de Noël et sur un rythme à 6/8 qui est celui de la sicilienne employé pour l’évocation de la naissance du Christ, l’orchestre se fait discret, fin, mystérieux, presque comme une berceuse pour un bébé. Les instruments à vent, les bois (bassons, hautbois et flûtes) eux aussi associés au monde de la pastorale, déploie leur plus beau chant. Quand entre la voix, c’est l’émerveillement. Dans une douceur extrême, la soprano (Constance ?) chante les premières paroles. Bientôt, l’émotion change. Elle devient celle d’un air d’opéra (qui pourrait sortir de l’Enlèvement au sérail... dont l'héroïne se nomme d'ailleurs... Constance!) avec ses tendres mélismes, ses coloratures d’une rare finesse. Après le mystère de l’incarnation, c’est la joie de la vie, son immense beauté.

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    La fameuse Cadence...



    Le passage le plus surprenant reste la cadence, à la fin de l’air où les instruments et la voix, en vocalises, s’amusent à un jeu d’imitations de traits ascendants d’une inouïe beauté. C’est comme si l’homme (la chanteuse ici) et la nature (les vents) entraient en symbiose parfaite. Il semble que Mozart ait entendu à Paris, puis, plus tard à Vienne, l'opéra de Grétry, Zémire et Azor, qui triomphait en Europe. Certaines lettres à son père en témoignent. De plus, Aloysia Weber, formidable soprano, chantait à merveille le rôle de Zémire. Comment ne pas entendre, dans les vocalises en duo avec la flûte de l'air La Fauvette et ses petits, l'origine de la cadence de notre Et incarnatus est?

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    Aloysia Weber en Zémire

     

    Il ne reste plus, ensuite, que le postlude qui reprend sa berceuse tendre. Je ne vous cache pas que l’écoute solitaire de cette musique parvient à chaque fois à me tirer les larmes des yeux. Non pas de tristesse ! Simplement de bonheur, un bonheur indicible que Mozart, comme tous les hommes (qui ont eu cette chance) ont un jour ressenti dans l’expérience de la naissance d’un enfant.



    Mozart n’était pas différent de nous. Il avait appris la vie, la vraie, pas celle d’un enfant surdoué trimbalé à travers l’Europe comme un singe savant. C’était le début, pour lui, d’une prise de conscience essentielle qui allait l’assaillir jusqu’à ses derniers moments et nous laisser tant de chefs d’œuvres impérissables. La véritable initiation de Mozart à la vie se trouve dans cette Messe en ut mineur et le fait qu’elle soit inachevée montre à quel point elle n’était que le début d’une aventure humaine. Mais dans cet Et incarnatus est, tout est dit avec si peu de moyens et tant d’efficacité.

    J’aimerais continuer encore à vous parler de cette œuvre qui cache encore tant d’émotions, car cette messe, puisqu'elle est inachevée, sera réutilisée pour cet oratorio commandé, David pénitent, dont l'histoire raconte comment un couple illégitime, David et Bethsabée, ont été punis de leur union par la mort de leur enfant... tout un programme dans ce contexte!!

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