angela hewitt

  • L’art de la fugue

    « Ceux qui s’y connaissent en histoire de la musique admettront qu’une telle œuvre, où toute l’étude de la fugue est si minutieusement élaborée sur un seul thème, n’a encore jamais existé. Comme toutes les parties concernées sont chantables de bout en bout et comme elles sont toutes aussi solidement conçues, chaque partie est dotée de son propre système, avec la clé appropriée, en partition… Néanmoins, tout a été conçu pour être joué au clavecin ou à l’orgue ».

    Carl Philipp Emmanuel Bach, annonce de la publication de l’Art de la Fugue en 1751.

    Jean-Sébastien Bach était mort l’année précédente en laissant ce recueil de fugues extraordinaires inachevé. Difficilement vendables, les savants contrepoints qui constituaient l’un des témoignages les plus forts du grand compositeur pâtissaient à la fois de l’incertitude de l’instrumentarium ainsi que de la difficulté musicale propre à l’ensemble. Composées toutes en ré mineur et sur le même thème, elles déployaient toutes les nuances de la polyphonie. Mais celle-ci était en perte de vitesse depuis longtemps et l’Art de la Fugue a pu être perçu comme un vaste exercice un peu sec qu’un compositeur, lui-même jugé démodé par ses contemporains n’avait pu achever avant sa mort.

     

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    Le fameux portrait de Bach réalisé par Elias Gottlob Haussmann (1702-1766), en 1746 représentant le compositeur tenant à la main un canon énigmatique, symbole de sa puissance d'écriture musicale.

    L’œuvre a pourtant fasciné les musiciens et les érudits. Les études de l’Art de la Fugue montrèrent que la maîtrise, unique dans l’histoire de la musique, des techniques polyphoniques et imitatives n’empêchaient nullement l’expression, l’émotion et les affects. Le recueil devint alors non seulement l’emblème du savoir quasi surhumain de Bach et l’alpha et l’oméga de sa rhétorique. L’inachèvement du fameux Contrapuctus 14 (Fuga a 3 sogetti) amena le mythe à son paroxysme. Bach laissait inachevée la dernière fugue dont le troisième sujet n’était autre que sa signature (dans la notation allemande, B est la note Si bémol, A équivaut à La, C à Do et H à Si bécarre). La partition s’arrêtait là où les trois sujets se superposaient, donnant ainsi une véritable démonstration supérieure de son savoir-faire et de son génie. De là, on déduit vite que l’inachèvement, peu courant chez le grand homme, avait été voulu pour prolonger au-delà de la mort une musique dématérialisée et absolument spirituelle, une sorte d’harmonie des sphères telle qu’on l’imaginait dans les théories de la Musica Mundana des penseurs du Moyen-âge. 

     

     

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    La dernière page inachevée de l'Art de la Fugue avec l'indication de CPE Bach: "Sur cette fugue, où les notes B-A-C-H sont utilisée en contre sujet, est mort l'auteur".

     

    Et d’ailleurs, il ne serait nullement surprenant que l’idée ait effleuré le Cantor de Leipzig. Laisser la musique se résoudre philosophiquement dans le silence en une quadruple fugue sublime et tout à fait unique dans l’Histoire colle bien avec sa profondeur d’esprit. Après tout, n’y a-t-il pas, dans l’Art de la Fugue, des pièces entières écrites en miroir, l’une se jouant dans un sens, l’autre dans l’autre, avec le même bonheur ? Le recueil nous offre encore bien d’autres merveilles qu’il serait trop long d’expliquer ici. Ce qui est sûr, c’est que l’Art de la Fugue est un testament qui dépasse la simple pièce musicale. Comme la Messe en si mineur qui dépasse l’esprit de la messe, comme les Variations Goldberg qui en dépassent de loin le principe des Variations sur un thème, comme la Troisième partie de la Klavier Übung et comme le second livre du Clavier bien tempéré, l’Art de la Fugue est une œuvre totale, absolue qu’il faut approcher longuement pour en saisir les formidables subtilités. On n’a d’ailleurs jamais fini de « vivre » ces œuvres. Elles semblent évoluer avec nous et au fur et à mesure que nous prenons de l’âge, elles révèlent leur formidable propos.

     

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    Contrapunctus 1 écrit sur 4 systèmes, manuscrit autographe

     

    C’est dire le nombre de versions de l’Art de la Fugue que j’ai écouté. Orchestre, Orgue, piano, clavecin, quatuor à cordes (l’œuvre est écrite en quatre systèmes qui s’adaptent, moyennant l’un ou l’autre aménagement, au quatuor qui pourtant n’existait pas à l’époque de Bach sous la forme classique, pas plus que le piano, d’ailleurs)… quatuor d’accordéons, de guitares,… Toujours avec beaucoup d’intérêt et de curiosité, souvent assez déçu par le résultat final. La version du Quatuor Emerson (DGG) me semble vraiment exceptionnelle dans la dématérialisation instrumentale offrant le propos le plus proche de l’abstraction instrumentale. On s’est souvent demandé si l’œuvre, puisqu’elle ne propose pas d’instrumentation, ne devait pas être entendue intérieurement par la lecture que réellement réalisée. Personnellement, je crois que si Bach a eu un jour cette idée, sa réalisation instrumentale crée un véritable monde sonore inouï. Son retour ultime au silence n’en est que plus emblématique.

     

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    Très amateur des enregistrements de l’intégrale de l’œuvre par la pianiste britannique Angela Hewitt qui, à mon sens, nous offre la plus belle version moderne du Clavier bien tempéré, la sublime version de Sviatoslav Richter datant de 1970/71, je me demandais si elle publierait un jour le recueil de l’Art de la Fugue. C’est chose faite pour le label Hyperion pour mon plus grand bonheur. Une version désormais incontournable, puissante, très lisible et très expressive. Un miracle ! À consommer sans modération ! 

     

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