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  • Authenticité

    Musicien et musicologue, je suis depuis longtemps familiarisé aux interprétations musicales sur instruments d’époque. Ce n’est pas pour cela que je les aime par-dessus tout et que je n’écoute Bach qu’avec le souci d’authenticité revendiqué par les interprètes musicologues. 

    D’ailleurs je me suis toujours demandé si cette prétendue vérité musicale n’occultait pas des buts moins louables en matière de marché du disque et de fréquentation des concerts. Mais qu’est-ce que l’authenticité musicale ? Les progrès, dans les années 1950, de la discipline historique que nous nommons aujourd’hui musicologie ont cherché à remettre l’église au milieu du village. Ses adeptes, au bout d’études fort longues et fort complexes, se sont rendus compte que l’interprétation musicale des compositeurs anciens souffrait énormément d’une lourdeur et d’un legato universel promulgué par le XIXème siècle et le romantisme.

     

     Musique ancienne 1

     

    La redécouverte et la mise à jour des grandes œuvres chorales de Bach par Mendelssohn et Schumann en fut l’une des causes majeures. On adaptait l’effectif aux normes d’un siècle et d’une sensibilité différente du XVIIIème siècle. Fait remarquable entre tous : l’ajout par Schumann d’un accompagnement de piano aux œuvres pour violon solo de Bach ! 

    L’engouement pour les musiques anciennes a alors touché tous les interprètes. Ils jouaient cette musique avec passion, mais dans un style purement romantique. Les quelques tentatives du début du XXème siècle restèrent plus des expériences curieuses que de la musicologie. Wanda Landowska, la grande claveciniste, avait fait construire un instrument avec pédales permettant de donner au clavecin un legato romantique qu’il n’a pas par essence. Les grands chefs d’orchestre interprètent les Quatre Saisons de Vivaldi avec un orchestre symphonique proche de celui de Beethoven et les pianistes placent sur leur pupitre des pièces des grands clavecinistes français (Couperin, Rameau, …).

     

    Wanda LandowskaWanda Landowska

     

    Considérant que cette vogue du répertoire ancien dénaturait profondément le contenu de l’œuvre, les pionniers de la musicologie se sont mis à chercher les traités, les iconographies musicales et les manuscrits autographes pour tenter de rendre à César ce qui lui appartient. Dans cette démarche louable, ils ont parfois oublié que notre oreille a évolué, que la vie ne s’écoule plus comme dans les siècles passés et que passer d’un extrême à l’autre peut engendrer des excès plus ridicules qu’instructifs. Ainsi cette volonté de rejouer des instruments abîmés, mais d’époque, avec les résultats de justesse et de son qu’on connaît, ainsi également, cette obsession du non legato et de l’absence de dynamique, ainsi encore cette déformation des rythmes en un style « pointé » continu et lassant… ! 

    Dans les louables recherches musicologiques, on a parfois oublié l’émotion et, sous couvert d’une vérité historique, on a redonné des versions restreintes de la grande messe de Bach, dont le chœur, réparti entre quatre ou cinq solistes, perd la notion même de chœur. Bach lui-même s’insurgeait contre le manque d’effectif mis à sa disposition. 

    Depuis ces temps « héroïques » de l’authenticité comme label de qualité, les interprètes sont revenus à de plus musicales intentions. Beaucoup ont fait marche arrière (et parmi les plus virulents de l’époque). Les instruments sont mieux choisis, les phrasés sont moins extrêmes, la dynamique a fait sa réapparition, … Bref, ils abordent désormais la musique ancienne avec aussi, et, je l’espère, surtout, le souci de nous toucher. Notre oreille s’est également habituée à ce nouveau son de la musique ancienne et nous y avons retrouvé l’émotion nécessaire.

    Bach Collegium Japan, dir. M. Suzuki


    Il n’empêche ! Si j’aime écouter Suzuki dans les cantates de Bach, si la claveciniste Blandine Rannou me touche dans son clavecin d’une clarté extraordinaire et si René Jacobs nous offre une lumineuse vision des opéras de Mozart, je reste, par exemple, aussi profondément ému par l’Agnus Dei de la Messe en si mineur de Bach chanté par Christa Ludwig et dirigé par Karajan. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. La musique est d’abord une source d’émotion intense. Si ce qui est beau n’est pas toujours chronologiquement correct, cela n’en devient pas laid pour la cause !


     Christa Ludwig 2

    Christa Ludwig

     

    Non, il n’est pas incompatible, pour un musicologue, un musicien ou un mélomane, d’être ému par la beauté d’une interprétation romantique autant que par celle d’une authenticité de toute manière contestée. Demandez à un violoncelliste ce qu’il pense de Pablo Casals et de ses suites de Bach. Il les placera presque toujours au sommet de la pensée musicale. Pourtant, c’est autant du Casals que du Bach. N’est-ce pas, là aussi, la richesse et l’essence de l’interprétation ? 

    Ce qui me choque par-dessus tout, c’est l’élitisme que génèrent ceux qui croient, par leur érudition historique, avoir tout compris et qui excluent systématiquement tout ce qui ne correspond pas à leur sacro sainte vision. Certains, encore aujourd’hui, conservent ces recherches dans un jargon inaccessible au plus grand nombre. Ils croient sans doute que lorsqu’on parle avec une langue complexe et « pseudo »scientifique, on détient la vérité. Celle-ci n’existe évidemment pas dans le domaine des arts. Seule notre oreille et notre âme la ressent individuellement dans son intimité.


     Bach Collegium Japan dir. M. Suzuki


     




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