balcon

  • … Sur le volet !

    En Alsace, où nous nous promenions ces derniers jours mon épouse et moi, une bonne part de la beauté des maisons à colombage réside dans le juste usage de la couleur, de la fenêtre… et de ses éventuels volets. Dans nos régions, le volet ne possède plus souvent le charme esthétique et sensuel de celui de ces vieilles maisons rencontrées à Riquewihr, Strasbourg, Colmar ou dans toutes les bourgades des environs. L’observation des fenêtres alsaciennes est riche d’enseignements sur la nature et la destination de l’habitation, et sur la personne qui y vit… voyage au pays des fenêtres et des volets !

    Photo 7-08-17 13 06 42.jpg

    Toutes les photos des fenêtres ont été prises en Alsace entre le 7 et le 9 août 2017 par moi-même. 

    L’idée de deviner ce qui se passe derrière les fenêtres et les volets des maisons m’a toujours un peu fascinée. Je ne suis pourtant pas voyeur ou trop curieux, mais le mystère du chez soi, du cocon, de la décoration intérieure, du mobilier…, révèle une part de l’intimité des hommes. C'est là, derrière ces fenêtres, que se jouent un nombre important des rapports humains. C'est à l'abri des regards que les familles vivent, partagent l'essentiel, parlent, se cajolent, se disputent, se font et se défont. C'est là encore qu'on aime parfois recevoir ses amis pour leur faire partager un peu de cette intimité si précieuse ou rester seul pour s'y retrouver. C'est là aussi que, bien souvent, la vie s'achève, que la mort nous surprend et nous emporte... à plus forte raison lorsque les hôpitaux étaient moins présents qu'aujourd'hui!

    Photo 7-08-17 13 14 54.jpg

    Photo 8-08-17 15 12 34.jpg

    Photo 8-08-17 10 52 00.jpg

    Il y a, dans la fenêtre alsacienne, quelque chose de plus magique que chez nous où les ouvertures des murs, souvent loin d’être personnalisées, sont assez uniformes et anonymes. on pourrait opérer la même réflexion sur les portes… d'ailleurs!

    Photo 7-08-17 19 50 56.jpg

    Photo 8-08-17 10 53 08.jpg

    Vous me direz qu’une fenêtre n’est qu’un trou dans un mur destiné à laisser passer un peu de lumière à l’intérieur de l’édifice. C’est vrai ! La fenêtre et le volet remontent à l'Antiquité et on en trouve des traces dans les maisons et édifices de la Grèce antique. Ils sont aussi présents de longue date en Orient et, par définition, dans les régions chaudes... et froides, puisqu'un de leur rôle est de protéger l'habitat des températures excessives. Si le format de la fenêtre dépend en partie du climat local, de la destination du bâtiment, de la mode du temps et du besoin plus ou moins grand de bénéficier de la lumière et de la chaleur du jour, le volet lui est associé dès les premières fenêtres. Il pouvait être en marbre ou en bois. Les fenêtres anciennes, souvent de petites tailles ont, grâce aux progrès techniques de l'isolation, cédé la place, dans les habitations modernes, à de vastes portes-fenêtres, vérandas et autres verrières, surtout sur l’arrière des maisons, qui offrent une vue sur un jardin, un pré ou un bois et qui permettent une véritable inondation de lumière naturelle.

    Photo 7-08-17 12 10 11.jpg

    Photo 7-08-17 12 47 02.jpg

    Et bien souvent, et c’est le cas de manière spectaculaire en Alsace, les fenêtres sont munies de volets extérieurs à battants qui sont autant un ornement de la fenêtre qu’un moyen d’occultation. il vous suffira de regarder les quelques images glanées ci et là et placées entre les paragraphes pour vous rendre compte de la variété de leurs couleurs, de leur position ou de leur décoration suscitant du même coup, chez l’observateur attentif, une multitude d’émerveillements, de réflexions et d’émotions. La fenêtre et son ornement, le volet, donnent l’impression de déjà un peu connaître celui qui habite derrière… ! En ce sens, il deviennent un moyen de communication profondément esthétique qui, comme toutes les manifestations artistiques, révèle beaucoup de l’intention de celui qui l’a créé… entretenu… ou aménagé à sa guise. 

    Photo 7-08-17 12 49 14.jpg

    Photo 7-08-17 12 48 06.jpg

    Selon le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey, volet est un nom dérivé du verbe voler au sens de « flotter », « se déplacer librement ». Le mot désignait, d’ailleurs, dès le 13ème siècle, la partie volante d’une coiffe. Par exemple, une volette était une coiffure de nonne, synonyme de bavolet… peu usité de nos jours.

    Volettes mode.jpg

    Les modes vestimentaires passées et actuelles font encore la part belle à cette volette qui participe souvent aux voiles de toute nature. La volette a également désigné au 15ème siècle une flèche d’archer qui portait bien. Elle continue à être utilisée en cuisine en désignant un support creux, la volette à gâteau, issue, elle-même, de l’ancienne claie qui permettait d’égoutter les fromages…

    Volette à gâteau.jpg

    Claie fromage de chèvre.jpg

    Claie de fromages de chèvre

    Mais le plus spectaculaire réside, à mon sens, dans l’origine d’une expression très utilisée aujourd’hui, « trier sur le volet »… dont beaucoup ignorent l’origine. En fait, ce volet-là était une tablette que l’on secouait et sur laquelle on triait des graines ou des petits objets. L’expression, observée dès 1542, signifie toujours « choisir avec soin ». Le volet était dès le Moyen-Âge une sorte de voile, étymologiquement issu du tissu évoqué plus haut qui "volette" au vent et par extension un tamis destiné à trier les graines, peut-être parce que la vieille méthode de vannage consistait à faire sauter les graines au vent sur une toile, ce qui s’appelle aussi « berner »… autre mot avec un sens riche de nos jours.

    Au XV° siècle, le volet était encore une assiette de bois, ustensile de cuisine sur lequel on triait patiemment les pois et les fèves. Au XVI° siècle, on trouve déjà l’expression figurée dans Rabelais : « esleus (élus) choisis et triés comme beaux pois sur le volet ». On est loin du volet de fenêtre… peut-être pas vraiment, l’objet ayant de chaque sens développés ci-dessus, une part de sa fonction.

    Gédéon qui vanne le blé, aux voussures du portail nord de la Cathédrale de Chartres.png

    Gédéon qui vanne le blé, aux voussures du portail nord de la Cathédrale de Chartres

    Ce n’est qu’au 17ème siècle que le terme se spécialise en désignant un panneau de bois qui, placé à l’intérieur, protège le châssis d’une fenêtre. Par analogie, le mot volet s’emploie dès cette époque pour désigner un élément amovible servant à cacher ou à protéger quelque chose. Cela nous ramène à la musique, puisque dès 1676, on emploie notre terme pour le panneau servant à fermer les orgues. Le magnifique buffet gothique en nid d’hirondelle de l’orgue de la cathédrale de Strasbourg, résultat d’une histoire complexe qui remonte à 1385, était autrefois muni de volets peints qui furent ôtés en 1716 par André Silbermann lors d’un ravalement de l’instrument.

    Photo 8-08-17 10 35 24 (1).jpg

    On comprendra aisément que volet fut aussi employé pour nommer, au 19ème siècle, le vantail d’un triptyque, genre auquel appartient le fameux Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald et Nicolas Hagenau, réalisé entre 1490 et 1516 et conservé au Musée Unterlinden de Colmar. L’œuvre est saisissante. Je ne l’avais jamais vue en réalité et sa présence physique m’a bouleversé. C’est un chef-d’œuvre absolu de l’art sacré. Afin de ne pas m’égarer émotionnellement dans sa description, voici un résumé de ses configurations grâce à ses jeux de volets :

    Photo 9-08-17 11 38 57.jpg

    « Le retable d’Issenheim est un retable polyptyque germanique à double volets sur lequel les différents volets peuvent être ouverts pour illustrer les différentes périodes liturgiques durant le culte et lors des fêtes correspondantes, représentations correspondant à un triptyque susceptible d’orner n’importe quelle église.

    Le retable fermé, qui était visible durant la plus grande partie de l’année, montre une Crucifixion, traitée comme une seule scène non compartimentée. La prédelle présente une Déploration sur le corps du Christ alors que les volets représentent saint Sébastien à gauche et saint Antoine à droite.

    Retable d'Issenheim et ses configurations.jpg

    Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

    La première ouverture, réservée aux grandes fêtes (Noël, Épiphanie, Pâques, Ascension, Pentecôte, Trinité, Fête-Dieu, fêtes mariales), donne à voir le déroulement du plan du salut à travers l’Annonciation, l’Incarnation et la Résurrection.

    Le deuxième ouverture, sculptée et peinte, elle, est conçue spécifiquement pour un établissement Antonin : au centre de la caisse figure saint Antoine encadré de saint Augustin – les Antonins suivaient la règle augustinienne – et saint Jérôme, rédacteur de la Vie de saint Paul l'Ermite, dans laquelle est narré l’épisode de la visite rendue à ce dernier par saint Antoine (volet gauche). Dans la prédelle apparaît le Christ entouré des douze apôtres. Cette configuration atteste donc de la volonté de disposer de deux retables en un seul, afin de répondre aux besoins spécifiques de la préceptorie d’Issenheim » Wikipédia.

    Pour être complet, le volet est aussi, depuis la fin du 17ème siècle, le nom de chacune des ailettes (pales) de la roue à aubes en usage dans les moulins ou dans certains véhicules aquatiques. Par analogie, encore, le terme fut aussi utilisé pour une valve de carburateur après 1907 et pour la partie mobile de l’aile d’un avion (1928).

    Roue à aube.jpg

    Curieusement, le sens le plus usuel du mot volet est assez tardif. Il est alors un panneau de bois (plus tard également en matières synthétiques, PVC,…) protégeant une fenêtre à l’extérieur. Ce serait seulement vers 1740, avec l’expression volet de fenêtre, qu’il entre en concurrence avec le terme persienne, mot provenant de l'ancien français persien, en référence à la Perse, ou jalousie, dispositifs permettant à ceux qui se trouvent à l’intérieur de voir… sans être vus.

    Photo 8-08-17 15 11 23.jpg

    Photo 8-08-17 15 14 12.jpg

    Photo 8-08-17 15 15 56.jpg

    Si l’Histoire des mots est fascinante, c’est parce qu’elle révèle une grande part de l’humanité de ceux qui l’ont forgée. Il en va de même de l’objet que désigne le mot. Il est certes le véhicule d’un concept, mais chacun le voit à sa manière… si j’écris le mot volet, nous savons tous ce que cela signifie… mais chacun possède sa (ses) propre(s) image(s), son (ses) volet(s) idéal (idéaux), celui (ceux) qui lui correspond(ent).

    Photo 7-08-17 12 56 18.jpg

    Photo 7-08-17 12 53 28.jpg

    Photo 7-08-17 12 09 18a.jpg

    Photo 8-08-17 15 54 25.jpg

    Photo 7-08-17 13 11 19.jpg

    En Alsace, on a conservé cet art qui touche à l’essentiel de l’être, à son intimité. C’est beau… toutes ces idées me traversaient avec émotion, humour et attendrissement lors de nos ballades en Alsace de ces trois derniers jours… À vous maintenant de rêver face à ces fenêtres avec ou sans volet(s)… !

    Lien permanent Catégories : Arts, Musique 2 commentaires