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  • L’infini selon Barrow

     

     

    Plusieurs fois par an, il me prend cette envie de lire un ouvrage de vulgarisation scientifique. Mes domaines de prédilection sont le temps, l’univers et ses origines ainsi que les notions toutes particulières sur l’infini. N’étant pas du tout mathématicien et physicien, j’ai toujours beaucoup de mal à trouver des ouvrages accessibles et néanmoins intéressants. Vous l’aurez compris, le but de ces lectures n’a jamais pour but une érudition pure. Ce qui me fascine dans les descriptions de la nature au sens large et dans l’histoire de l’observation du monde, c’est la manière dont l’art, et la musique en particulier, cherchent à intégrer les notions scientifiques qui, si on les pousse assez loin, proposent une véritable réflexion sur l’homme, sur la vie et sur les causes et conséquences de notre existence.

     

    L’être humain a cela de particulier, qui le différencie de l’animal, qu’il est capable de chercher à comprendre le pourquoi des choses. Bien au-delà d’une spiritualité élémentaire, l’homme observe, analyse (quand il le peut), s’informe, met les choses en relation et … se forge une représentation du monde. Cette dernière évolue en fonction de l’époque et des découvertes des scientifiques. Ces derniers, qui consacrent leur vie à plancher sur une parcelle apparemment négligeable des sciences, à tourner dans tous les sens des équations dont le sens nous échappe, ressemblent à ces alchimistes du passé qui désiraient trouver la pierre philosophale. … Et pourtant, que de progrès ont été accomplis par ces hommes de vocation, ces êtres souvent supérieurement intelligents qui parviennent à mettre en connexion les observations et la théorie.


     

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    En reliant les données du passé, en étudiant l’histoire des sciences, en complétant les recherches de leurs prédécesseurs et en poussant un peu plus loin les théories déjà très ardues, ils contribuent à nous donner une représentation du monde, à nous situer  dans l’univers qui nous entoure et à réfléchir sur notre être. Pour ce faire, ils doivent parvenir à connecter les différentes branches des sciences. Ils doivent garder l’esprit ouvert et curieux, ils développent un esprit critique hors du commun. Dans certains cas, ils sont aussi de remarquables vulgarisateurs et parviennent à nous faire passer des messages dont le langage scientifique nous serait tout à fait  inaccessible sans eux. Livres, conférences, reportages télévisés, émissions radio… bref, ils sont partout et disent tout. Parfois n’importe quoi aussi ! Comme dans tous les domaines de l’activité humaine, l’information peut être déformée, détournée et manipulée, se mettre au service de confessions religieuses ou philosophiques, et là, cela devient dangereux… !


     

    Espace infini



     

    L’ouvrage que je viens d’achever, Une brève histoire de l’infini, du Professeur John D. Barrow (éd. Robert Laffont) a le mérite de susciter de profondes réflexions sur un sujet fascinant. Barrow est professeur de mathématiques au département de mathématiques appliquées et de physique théorique à l’université de Cambridge (Royaume Uni). Savant reconnu dans le monde pour ses recherches en astrophysique, ses études et sa carrière l’ont conduit à enseigner et à donner des conférences dans les plus grandes universités du monde. Récompensés par de nombreux prix scientifiques, il est donc aussi un auteur qui désire rendre les recherches accessibles au plus grand nombre.


     

    J.D. Barrow, Une brève histoire de l'infini



     

    L’infini est paradoxal dans notre esprit. D’une part, on comprend aisément que si nous nous mettons à compter les nombres entiers, on n’arrivera jamais au bout, ni dans un sens, ni dans l’autre. Nous avons alors le sentiment de comprendre ce que c’est. Inversement, lorsqu’on imagine une droite infinie dans les deux sens, on a déjà plus de peine à comprendre qu’elle ne s’arrêtera jamais et que ce que nous pouvons imaginer n’est qu’un segment de cette même droite. Alors lorsqu’il s’agit d’envisager l’univers et que cet infini part dans tous les sens possibles et imaginables (et même ceux que nous ne soupçonnons pas), nous cherchons à lui trouver des bords. Il est pourtant essentiel pour nous aujourd’hui (les spiritualités orientales l’ont assimilé depuis des siècles) de se faire à l’idée que l’infini, comme son nom l’indique, n’est jamais fini ! Mais personne ne peut affirmer à coup sûr que l’univers est infini. … Et s’il l’est, il peut comporter une infinité de modèles. Dans un espace infini, toutes les combinaisons doivent forcément exister. Un exemple facile pour se l’imaginer est de considérer que dans une suite infinie de nombres entiers, toutes les combinaisons de tous les nombres s’y trouvent forcément. Et bien cela pourrait être pareil avec l’univers. Dans un univers infini, toutes les combinaisons possibles de tout sont présentes une infinité de fois. Et d’ailleurs, pourquoi n’y aurait-il qu’un univers et pas une infinité… ? Toutes ces questions sont abordées dans l’ouvrage et passées à l’épreuve des hypothèses scientifiques les plus actuelles. Elles impliquent forcément un réajustement substantiel de notre importance qui n’est, en conséquence, que très relative. Mais l’ouvrage ne se veut pas sombre pour l’homme. Il met en évidence que si nous en sommes arrivés à imaginer une telle configuration que les théories mathématiques peuvent cautionner, le vertige occasionné par cette perception (ou cette impossibilité de perception) est loin d’être la seule conséquence. Une seule représente à elle seule la complexité du problème philosophique et spirituel. Si l’univers est infini, il n’y a pas de possibilité que Dieu existe, il pourrait en exister un infinité, sauf si, comme l’Eglise et les théologiens l’affirment, Il est plus grand que l’infini, mais qu’est-ce que cela veut encore dire ?


     

    Infini



     

    Le premier à avoir bravé l’interdiction décrétée par l’Eglise sur le sujet est Georg Cantor, scientifique de XIXème siècle. Ce faisant, il nous a fourni de profondes réflexions existentielles sur le sujet que Barrow nous relate avec clarté. Mais le livre ne parle pas que de l’infiniment grand. Il évoque aussi l’infiniment petit et l’infiniment complexe. Il nous fait prendre conscience que quel que soit la nature de l’univers, nous sommes limités à un horizon qui est dérisoire face à l’ampleur de ce qu’il faudrait observer et que jamais, l’homme ne pourra expérimenter l’infini. Il démonte aussi les théories du voyage dans le temps qui fait rêver l’homme depuis qu’il a conscience des notions de présent, passé et futur. Il souligne les paradoxes d’une telle éventualité et son impossibilité qui ne serait d’ailleurs pas mathématique. L’auteur aborde encore les progrès de la médecine et les vœux de certains d’atteindre à l’immortalité, non seulement impossible, mais aussi non viable (que ferait-on d’un temps infini ? Rien selon Barrow) L’immortalité causerait non seulement un recul de l’humanité et une inertie des hommes qui auraient alors un temps infini pour réaliser les choses.


     

    Nombres entiers



     

    Et combien de fois ne souhaitons-nous pas changer le passé ? Impossible (George Bush lui-même l’avait bien compris en disant : « Je crois que nous sommes d’accord, le passé est terminé ») ! Changer le passé équivaut à créer deux passé, l’un avec notre intervention, l’autre sans. Que serait alors le présent ? Mais pour terminer cette rêverie infinie, j’ai envie de citer Austin Dobson qui, avec une lucidité extrême mais mortifère exprime notre rapport au temps : « Le temps s’en va dites-vous ? Ah non ! Hélas, le temps reste, nous allons ».


    Le temps

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