beau et bon

  • Jean-Sébastien… Thill !

    Une bonne centaine de personnes étaient présentes hier pour écouter le deuxième volet de l’intégrale du Clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach par le jeune pianiste liégeois de 25 ans, Benjamin Thill. Et… autant le dire sans ambages, ce fut une soirée mémorable ! Non pas par le tour de force qui consiste à enchaîner dix préludes et fugues étudiés en un peu moins d’un an, mais par la qualité et la profondeur du propos.

     

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    Photo Armand Mafit

    De fait, Benjamin a acquis, en une année, non seulement une maturité formidable et une aisance technique supérieure, mais il a su comprendre toutes les nuances du propos du Cantor avec une finesse musicale qu’on reconnaît aux plus grands musiciens. Et Dieu sait, c’est le cas de le dire (!), si la palette des émotions et des rhétoriques est vaste chez Bach. Entre les évocations des concertos italiens, les airs accompagnés, les abîmes spirituels, les ferventes prières, les contemplations les plus sublimes et les joies les plus grandes, entre les chromatismes déchirants de l’écriture et les rythmes les plus dansants, entre, enfin, l’incroyable diversité des affects, la présence de l’orgue par transparence parfois et les miroitements sonores les plus innocents, notre pianiste a surfé avec une justesse de ton irréprochable toutes ces cordes sensibles. 

    Mieux, il m’a parfois semblé que s’opérait une vrai fusion entre le corps qui joue et qui s’active et l’esprit qui écoute, comme recueilli, se réaliser ses pensées les plus subtiles, parvenant à offrir à l’auditoire non seulement du Bach d’un très haut niveau, mais aussi une fenêtre vers l’intimité profonde de notre musicien… avec quelques minuscules failles… parfois !

     

     

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     En répétition...

    Vous trouverez peut-être mes propos excessifs, mais ils ne sont pas écrits sous le coup d’une émotion immédiate. Plus de 24 heures plus tard, j’ai eu le temps de méditer ce que j’ai eu la chance d’entendre hier. Et plusieurs constats s’imposent, je crois.  

    D’abord, c’est que Benjamin est fait pour jouer Bach et vibrer à cette profondeur-là. Ce n’est d’ailleurs un secret pour personne que ce soit son but le plus ultime et que c’est pour cela qu’il a accepté ce défi d’interpréter sur notre scène l’intégralité des deux recueils à raison de l’étude de dix Préludes et Fugues par an.  

    Ensuite, la différence incroyable entre sa prestation de l’année dernière, qui était déjà très belle pourtant, est spectaculaire, ce qui laisse présager de grands moments futurs, la maturité la modestie étant, chez Bach, une donnée essentielle. Comme il est impossible qu’un jeune homme soit déjà arrivé au terme de sa maturité, je présume que ce sera encore plus profond dans les prochaines prestations. Ce qui, autrefois était encore un peu scolaire a disparu au profit de la musicalité pure.

     

     

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     Photo Armand Mafit

    Enfin, et ce n’est pas la moindre des données, la musique de Bach est inépuisable et peut toujours délivrer des messages de plus en plus intenses. Ici, je place l’émotion esthétique pure, certes, celle de la virtuosité. Cette dernière qui n’est pas toujours traduite par la rapidité des traits, mais qui peut l’être par la justesse des phrasés, par l’équilibre, la transparence des voix du contrepoint et la nuance. De tout cela, Benjamin Thill possède une conscience qui dépasse de loin l’ordinaire.  

    Lorsque les anciens grecs évoquaient l’idéal du beau, ils l’associaient au bon. Beau et bon (καλὸς κἀγαθός), est un idiome sur lequel repose le principe que le bon est aussi beau et vice versa. Si le principe se généralise à l’être tout entier sous tous ses aspects, il offre également une magnifique application dans la pratique instrumentale. Le geste que nous faisons sur l’instrument doit viser à l’efficacité maximum, condition sine qua non pour que le beau puisse surgir. Si le geste corporel est efficace, il est beau aussi et procède d’une pensée, d’une idée qui l’est elle aussi. Dans cette optique le beau et le bon touchent au bien. Cela résume, dans mon esprit, toute l’attitude que nous devons avoir face à la musique.

     

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    Pour finir, il reste à réaffirmer que le Clavier bien tempéré exploite toutes les émotions humaines et que si elles sont purement profanes d’apparence (ce n’est pas une œuvre religieuse), chez Bach la pensée sacrée est un naturel incontournable et s’invite au cœur même de la pensée. Ainsi, les idées générées par les Préludes et Fugues les plus ouvertement spirituels demandent donc cette profondeur que j’évoquais dans mon dernier billet. En entendant Benjamin Thill, j’ai eu véritablement la vision de sa profondeur. En parlant avec lui après, nous nous sommes compris. 

     

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    Photo Armand Mafit

    Il y a bien longtemps que je médite sur cette somme musicale qu’est le Clavier bien tempéré. mes auditeurs savent que chaque année, je présente plusieurs de ces diptyques lors des cours et conférences, car pour moi aussi, petite confidence, cette musique est aussi indispensable à ma vie que l’eau. Ce n’est pas un hasard si le surnom de ce monument musical est appelé l’Ancien Testament du clavier… le Nouveau étant le corpus des 32 Sonates de Beethoven ! Tout s’y trouve en effet pour qui veut bien écouter se laisser transporter !

     

    Pour tout cela, merci, cher Benjamin et vivement l’an prochain !

     

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