brave

  • Etrange… !

     

    Décidément, nous vivons, nous les belges, dans un pays bien étrange. Les observateurs étrangers qui portent un intérêt au fonctionnement de la Belgique sont confrontés à trois attitudes. Ils se moquent de nos histoires « à la belge » et ils n’ont pas toujours tort. Ils essayent alors de comprendre le fin fond des choses et ils s’arrachent les cheveux (on peut les rassurer, nous non plus !). Ils peuvent aussi s’étonner que ce pays existe toujours et donner alors raison à César lorsqu’il affirmait que de tous les peuples de la Gaule, les belges sont les plus braves. 

    La citation du grand romain fait les gorges chaudes des belges depuis toujours. Cette phrase, communément appelée « l’éloge de César aux Belges » est extraite du Commentaire sur la Guerre des Gaules. Souvent citée en dehors de son contexte, cette locution latine, « Horum omnium fortissimi sunt Belgae », gagne à être replacée dans le propos de l’empereur. « Toute la Gaule est divisée en trois parties, dont l’une est habitée par les Belges, l’autre par les Aquitains, la troisième par ceux qui, dans leur langue se nomment les Celtes, et dans la nôtre, Gaulois. Ces nations se distinguent entre elles par le langage, les institutions et les lois. Les Gaulois sont séparés des Aquitains par la Garonne, des belges par la Marne et la Seine. Les Belges sont les plus braves de ces peuples, parce qu’ils restent tout à fait étrangers à la politesse et à la civilisation de la province romaine, et que les marchands, allant rarement chez eux, ne leur portent point ce qui contribue à énerver le courage : d’ailleurs voisins des Germains qui habitent au-delà du Rhin, ils sont continuellement en guerre avec eux ».


    Jules César

    Jules César


    Mais ce n’est pas tout ! Plus loin, César, en cherchant à amplifier le mérite qu’il a eu en soumettant ces peuples poursuit ainsi son commentaire : « Ils se jettent au combat sans stratégie cohérente, se vendent au plus offrant, renient leur engagements selon leur fantaisies, ne montrent aucune prudence lorsqu’ils exposent leurs femmes et leurs enfants aux représailles de l’occupant, sont dirigés par des chefs qui les exploitent sans pitié, … ». Par ailleurs, César insiste encore sur le côté bestial des Belges, sur leur aspect monstrueux et il les qualifie, sans autre forme de procès, de Barbares.


     

    Gaule_Belgique


     

    S’il est prouvé aujourd’hui que les tribus dont parle César s’étaient temporairement alliées pour résister à l’envahisseur, force est de constater que peu d’entre elles vivaient effectivement sur le territoire de la Belgique actuelle. Il n’empêche que cette région, s’étendant du nord de la Seine au Rhin, comporte en son sein notre actuel territoire. Le propos de César n’est donc pas élogieux comme on l’a souvent cru au cours de l’histoire. 

    L’extrait et la notion de bravoure est restée lorsque, à l’époque des nationalismes, on revendiqua l’indépendance pour notre pays. Il est encore courant aujourd’hui de l’entendre déclamer avec solennité. Il est évident que César, qui avait la certitude de détenir la civilisation, dresse un portrait désastreux des Belges pour se glorifier lui-même et affirmer la supériorité des Romains. Pourtant, dans le mot « brave », il y a courage, persévérance, détermination. C’est une qualité que nous gardons encore aujourd’hui. Mais il y a aussi un aspect plus péjoratif qui signifie « buté », « têtu », incapable de se rendre à l’évidence. La tendance à la désorganisation est aussi présente chez César, mais ce qui m’interpelle le plus, c’est cette notion de surréalisme qui transparaît en filigrane, mot que César ne pouvait pas prononcer car il ne le connaissait pas. 

    La Belgique ne peut être abordée qu’en tenant compte de cette prédisposition au surréalisme, qu’on se le dise ! Ce n’est pas pour rien si le courant esthétique du même nom a fait de nombreux émules dans nos régions ! Ce singulier aspect se répercute sur toute notre manière de fonctionner. Improbable, c’est le mot ! Et je ne le dis pas sous forme de critique (bien que ce soit agaçant parfois), d’une certaine manière, au contraire, je le revendique. C’est ce qu’on nomme la belgitude.


     


    Magritte, La durée poignardée (1938)


    Ce terme forgé dans les années 1970-80, par allusion au concept de négritude, recouvre, avec le sens aigu de l’autodérision, le questionnement identitaire des Belges. L’histoire a montré que l’identité belge est très difficile à cerner. Nos territoires ont toujours été sous domination étrangère jusqu’à la Révolution Belge de 1830. Nous avons été Autrichiens, Hollandais, Espagnols et Français. Mais en même temps, nous ne sommes ni l’un ni l’autre. Nos terres regroupent aujourd’hui trois cultures différentes revendiquées pas ses sujets. La culture flamande qui défend l’usage du néerlandais, la culture wallonne qui parle le français et la culture germanique qui parle allemand. On sait que la langue et la culture sont indissociables. Elle implique des tournures d’esprit, des manières de voir le monde fondamentalement différentes et conçoit les choses de la vie avec des priorités divergentes. Il faut encore ajouter à cela Bruxelles qui, devenue capitale européenne, est forcément multiculturelle et multilingue. Si on vient encore souligner l’accueil de nombreux étrangers au début du XXème siècle venus travailler (presque dans l’esclavage) dans les mines de charbon du pays, nous somme aussi un peu italiens, marocains, turcs et arabes. Ajoutons encore la colonisation des Belges en Afrique et le fameux « Congo belge », heureusement disparu aujourd’hui, mais ayant permis l’arrivée de nombreux africains en Belgique pour y travailler, y étudier et, finalement, y vivre. Vous comprendrez la complexité de la situation. Mettez-y des rivalités ancestrales liées, aux esprits principautaires, à l’histoire des peuples, aux coutumes, bref, à la culture, vous obtiendrez ce melting-pot qui nous est si cher.


     

    belgique
     


     

    Car, je le revendique, tout cela ne donne pas que des catastrophes et des mésententes nationales. Le conflit entre communautés qui nous rend célèbres à travers le monde n’est le fait que d’une minorité de citoyens et d’hommes politiques qui, avec le temps, en ont fait leur fond de commerce. Les séparatistes ne sont sans doute pas si nombreux qu’on le croit parfois. Mais c’est aussi et surtout notre richesse première, cette diversité ! Encore faudrait-il l’exploiter positivement, avec ouverture d’esprit… et ça, ce n’est pas gagné ! 

    Rien que du point de vue politique, il n’est guère surprenant que notre pays ait été pionnier de la création de la communauté européenne. La communauté ça nous connaît. Mais le communautaire aussi ! C’est paradoxal que le pays qui a voulu s’ouvrir rapidement aux autres cultures ne parvienne pas à gérer celles qui sont au sein même de son territoire. Ce paradoxe n’est pas le seul. Les Belges souffriraient-ils d’un complexe d’infériorité ? 

    Ce minuscule pays, coincé entre les grandes puissances d’Europe, la France, l’Allemagne, l’Angleterre et les Pays-Bas (dans une moindre mesure) se doit d’exister et d’être un peu original par rapport à ses grands frères. Admettez tout de même qu’il est bien singulier que ce soit un belge inconnu du grand public qui prenne la présidence du Conseil Européen. On en a beaucoup ri (ou grincé) à travers l’Europe. Pourtant, cet homme de grande valeur, discret et efficace pourrait bien jouer un rôle essentiel dans l’avenir de l’Europe, nous en reparlerons. Mais il est tout autant singulier que son remplaçant Premier ministre soit celui qui avait été évincé quelques mois plus tôt et qui faisait l’unanimité pour son…incompétence ! Incompétent ? Il faudra voir si, une fois dégagé des « affaires » et d’une pression journalistique intenable, il sera capable de mener le pays dans ces temps difficile. Là aussi, qui vivra verra !


     

    Van RompuyHerman Van Rompuy

     


     

    Mais comment expliquez-vous que le Belge, dans ses tensions continues, persiste à dire que la Belgique est un pays où il fait bon vire ? Nous figurons pourtant parmi les citoyens les plus taxés d’Europe ! Mais aussi les plus riches ! Comme partout, la drogue, la pauvreté et la misère fait ses ravages. La corruption, les affaires, les malversations de toutes sortes ne sont pas plus importantes qu’ailleurs (elles ne sont pour autant pas pardonnables !). Mais le Belge ne s’en va pas. Il râle ! Et pourtant, nous, les Belges, on a le cœur sur la main, on toujours prêts à aider, à mettre la main à la pâte, à défendre la veuve et l’orphelin (parfois de manière inconsidérée). On est bien chez nous. Si on envie parfois d’autres contrées de l’Europe pour son climat, sa beauté géographique ou sa riche culture, on ne voudrait, pour rien au monde changer de pays. Généralement, le Belge est sympathique, accueillant, chaleureux même. Ses accents, ses belgicismes, ses formules verbales et ses patois font rire les étrangers, mais ils sont les témoins de notre diversité et de notre personnalité. Il ne faut pas les renier (sur le point des accents, les Français et les Suisses n’ont pas à se plaindre. Ils sont aussi savoureux que les nôtres et c’est tant mieux). Le Belge est animé, je crois, d’un optimisme teinté de fatalisme qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Souvent, il a peur de s’affirmer et se retourne contre son pauvre sort, dit-il. Mais on le sait, il a la certitude qu’il peut agir, forcer le destin.
    Magritte, La trahison des images (1928)

     

     

    Lorsque les observateurs étrangers jugent notre pays, je pense bien souvent qu’ils feraient mieux d’y vivre quelques temps, de s’imprégner de ce surréalisme unique au monde pour comprendre ce mélange subtil qui nous anime et nous maintient. Ce n’est pas la bravoure de César, c’est une manière d’être ! Je l’aime bien, moi, la Belgique et toutes ces sortes de Belges !

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