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  • Grande Région



    C’est l’une des plus belles initiatives dont on puisse rêver dans le monde musical. La collaboration entre plusieurs écoles et conservatoires de divers horizons peut, dans les cas les plus efficaces, donner naissance à un orchestre de jeunes musiciens qui, l’espace d’une session et de quelques concerts prestigieux, vont montrer leur talent et leur détermination dans une superbe convivialité. C’est, en l’occurrence, ce que viennent de faire de jeunes musiciens allemands (Saarbrücken), français (Metz et Nancy), luxembourgeois (Luxembourg, Esch-sur-Alzette) et belges (Liège) participant à une nouvelle session de l’Orchestre des Jeunes de la Grande Région.

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    Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le niveau est très élevé. Pourtant, le programme de la tournée est copieux et dense. L’orchestre, placé sous la direction du formidable chef néerlandais Jan Stulen, hélas trop peu connu chez nous, proposait une suite d’œuvres en liaison avec le désastre des guerres à travers le monde et s’inscrivait donc dans les nombreuses commémorations et hommages aux victimes de la Première Guerre mondiale. Les œuvres musicales étaient rythmées par des déclamations des poèmes d'Yvan Goll (1891-1950), un pacifiste lorrain ayant vécu en France, en Allemagne et en Suisse,  par un étudiant de l'Ecole Supérieure d'Acteurs du Conservatoire de Liège (ESACT). Des textes datant de 1915… bouleversants !

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    Rudi Stephan (1887-1915) ouvrait le concert. Compositeur allemand tombé à l’âge de 28 ans dans les tranchées au début de la guerre, il était manifestement un espoir parmi les compositeurs du XXème siècle. On sent, dans sa Musik für Orchestrer (1910) toute l’influence des romantiques, Mahler en tête, surtout dans l’orchestration, et l’attrait du Schoenberg du début du siècle. Sans programme préalable, cette musique nous entraîne dans la tragédie humaine avec une force exceptionnelle. La maîtrise complète du contrepoint (le fugato) du final, les climax orchestraux, les choix d’atmosphères et de timbres montrent la patte d’un compositeur hélas disparu trop tôt.

     

     



    C’est ensuite le Concerto pour clarinette op.57 (1928) de Carl Nielsen (1865-1931), sa dernière œuvre orchestrale, jalon d’une série de concertos qu’il voulait composer pour ses amis et compatriotes du Quintette à vent de Copenhague. L’œuvre fait partie du grand répertoire des clarinettistes et déploie toutes les facettes de l’instrument, entre rage et violence, et, entre subtilité et poésie. La jeune et talentueuse soliste luxembourgeoise Malou Garofalo y a montré toute l’ampleur de ses registres expressifs, jouant sur toutes les nuances avec une aisance incroyable.

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    Guillaume Auvray



    Mais les liégeois attendaient avec impatience la création du jeune compositeur belge et étudiant au Conservatoire de Liège, Guillaume Auvray (né en 1990) à qui la Coopération musicale de la Grande Région avait commandé une œuvre pour la circonstance. Le résultat est saisissant. Der Kreis (Le Cercle) est une pièce inspirée par le célèbre tableau expressionniste d’Otto Dix « Der Krieg » (La Guerre) peint entre 1929 et 1932 comme un terrible hommage aux victimes des guerres. Ciblée sur la Guerre 14-18, le tableau figure, sous la forme d’un triptyque et d’une prédelle, le cercle, cycle infernal de la lutte et de la tragédie des champs de bataille (j’y reviendrai très bientôt dans un billet entièrement consacré à ce tableau). L’œuvre de Guillaume Auvray est absolument magnifique dans sa conception rhétorique (j’y reviendrai aussi) et dans son orchestration. Le tragique n’exclut pas la libération lumineuse finale, une touche d’espoir que l’optimisme de la jeunesse du compositeur impose de manière salvatrice, ce que Otto Dix refuse absolument dans son tableau. Sorte de Concerto pour violoncelle et orchestre, la pièce offre à la jeune violoncelliste Leonor Swyngedouw, étudiante, elle aussi à Liège, l’opportunité d’habiter cette pièce des émotions les plus intenses… Bravo à tous les deux !

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    Otto Dix, Der Krieg, 1932



    La superbe Berceuse héroïque de Claude Debussy (1862-1918) poursuivait le programme. Encore sous le choc de Der Kreis de Guillaume Auvray, la douceur triste de la tragique berceuse funèbre, écrite en hommage au roi des Belges Albert 1er et à ses troupes pour la farouche résistance face à l’invasion allemande, toute nuancée de subtiles harmonies et de couleurs d’où sortent les premières notes de la Brabançonne, émeut au plus haut point. Il s’agit là, sans doute, de la plus belle harmonisation de notre hymne national. Dans le silence de la salle, l’émotion est à son comble.

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    La terrible Valse de Maurice Ravel (1875-1937) termine le concert. La formidable interprétation qu’en donne l’Orchestre des jeunes de la Grande Région laisse bien percevoir le climat malsain de cette apocalypse de la valse. Elle sonne comme un souvenir de la grande valse viennoise. Composée en 1919 et 1920, au sortir de la Première Guerre mondiale, cette terrible pièce, telle une machine de guerre, s’enfle à partir d’un thème anodin, très viennois, pour gonfler comme une machine infernale, devient incontrôlable et s’effondre avec fracas, anéantie. Ce procédé, cher à Ravel, sera à nouveau utilisé dans le Concerto pour la main gauche, commandé par le pianiste Paul Wittgenstein qui avait perdu un bras lors de la dite guerre, et dans le célèbre Boléro. Cela reste très impressionnant et résonne comme un avertissement aux générations futures.

    Succès immense pour l’orchestre, son chef et les solistes et, manifestement, projet réussi ! Bravo aussi, au passage, au coordinateur du projet pour sa partie liégeoise, Daniel Romagnoli qui s’implique avec beaucoup d’efficacité depuis plusieurs années dans cette complexe organisation.

    Enfin, pour ceux qui en douteraient encore, voilà une magnifique manière de démontrer que la culture et les arts sont essentiels à notre société, non pas comme un objet de luxe pour des publics privilégiés, mais comme un besoin de première nécessité pour tous. Diffuser les idées, les révoltes des hommes, leurs mises en garde, leurs peurs et leurs joies, voilà la tâche quotidienne des artistes. L’art contribue en effet à l’édification, le mot est certes un peu désuet mais dit bien sa dimension de construction et de structuration de l’esprit des êtres humains qui veulent bien y prêter attention.

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    Les jeunes, on le voit, ne sont pas en reste car l’art est aussi et surtout l’affaire de la jeunesse. C’est elle qui doit véhiculer les idées des artistes à l’avenir et, pour réaliser un tel projet, il faut lui en donner les moyens. Il faut les inciter à ce parcours intérieur de l’assimilation, de la compréhension. Nous devons les encourager à apprendre le pourquoi et le comment des idées du passé et du présent, puis de les éprouver afin de les faire ressortir par leur talent dans leur discipline et les livrer au monde. Il y a, dans l’artiste, le vrai, quelque chose d’absolument empathique, généreux et profondément tolérant. L’enseignement comme toutes ces coopérations, profondément humaines, sont le vecteur de cette transmission. Nous devons veiller à ce que la chaîne ne soit pas rompue, il en va de notre avenir.



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