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  • Parsifal

    « Encore plongé dans la philosophie, je suis parvenu à d’importants résultats, qui complètent ceux de mon ami Schopenhauer. Mais je préfère ruminer ces choses en esprit plutôt que les écrire. En revanche, les esquisses poétiques se présentent à moi activement et en nombre. Le Parsifal m’a beaucoup occupé … Si je parvenais à mettre sur pied ce poème, ce serait quelque chose de très original. Je me demande combien de temps il me faudra vivre encore pour mettre à exécution tous mes projets ». R. Wagner, lettre à M. Wesendonk, 1858.

     

    Richard Wagner


    Je donnais, samedi matin, une conférence au Cercle francophone belge Richard Wagner à Bruxelles, l'occasion, pour moi, de revenir sur Parsifal, une oeuvre que j'étudie depuis presque vingt ans et qui n'a pas fini de révéler toute sa force musicale, spirituelle et philosophique. Et comme le laisse déjà supposer l'extrait de la lettre repris ci-dessus, il faudra à Wagner (1813-1883) jusqu'en 1882 pour réaliser son ultime chef-d'oeuvre. On a tout dit et sans doute tout écrit sur le compositeur controversé, tantôt adulé comme le plus grand, tantôt réduit à ses faiblesses les plus dérangeantes. Et s'il y a un décalage entre les idées qu'il véhicule dans son oeuvre et sa propre vie, ce sont ses réalisations musicales qui expriment une spiritualité romantique particulièrement forte, synthèse de toutes les philosophies du siècle. C'est dans cet esprit que je voulais présenter mon propos bien trop vaste pour être abordé ici. Je reviendrai cependant prochainement sur certains aspects de l'oeuvre.

    Parsifal, Bühnenweihfestspiel (spectacle scénique solennel initiatique) en trois actes sur un livret du compositeur, fut entièrement dédié à Bayreuth jusqu’en 1913. Une interdiction, parfois contournée, empêchait l'oeuvre d'être jouée ailleurs qu'à Bayreuth à compter de trente ans après la mort du maître. Le sujet exprimé et l'exclusivité de ses représentations ont tôt fait de créer autour de Parsifal une adoration qui s'apparente plus au culte et à la grand'messe qu'à une représentation d'opéra. Pourtant, au-delà des premières apparences, il faut nuancer le propos. Parsifal n'est pas l'expression d'un rite religieux chrétien, ni une cérémonie religieuse.

    L’œuvre décrit un monde en déperdition morale et physique. Empêché de poursuivre le culte du Graal à cause d’une blessure au flanc rappelant celle du Christ, le roi Amfortas est ainsi puni pour avoir succombé aux plaisirs de la chair. Aucun baume ne peut le soulager. Gurnemanz, son fidèle chevalier cherche l’homme pur qui pourra être initié aux mystères du Graal pour succéder au roi défaillant pour rétablir l’équilibre du monde. Ce dernier, incarné par Parsifal devra affronter les nombreuses tentations humaines avant d’être vainqueur et d’atteindre la plénitude salvatrice.


    bayreuth

    Théâtre de Bayreuth


    Sous le plume de Richard Wagner, l’œuvre prend une valeur testamentaire. Créée à Bayreuth en 1882, elle regroupe toute la dernière évolution philosophique et spirituelle du compositeur. Elle devient alors une grande profession de foi dans laquelle le maître de Bayreuth nous livre le fruit de sa perception du monde. L’œuvre comporte de nombreuses allusions au christianisme, certes, mais aussi aux spiritualités orientales. La notion du Temps est en effet particulièrement subtile et laisse entrevoir une conception moins linéaire que spatiale de cette donnée indissociable de la vie humaine. De cela découle cette fameuse réplique de Gurnemanz à Parsifal au premier acte :

    PARSIFAL : Il n’y a pas longtemps que l’on marche et pourtant nous sommes déjà loin !

    GURNEMANZ : Tu vois, mon fils, ici le temps devient espace…

    L’intermède qui suit ce manifeste philosophique très moderne (les notions d’espace-temps seront plus tardives) décrit de manière merveilleuse comment la musique est le vecteur de cette notion spatiale …un des tous grands moments de l’histoire de la musique !


    Le fameux Enchantement du Vendredi Saint, qui déroulera toute sa magie au troisième acte approfondit encore cette notio d'espace et de temps qui transporte l'auditeur dans des espaces sonores bien au-delà du temps, là où l'Amour règne en maître. Car pour atteindre cette absence de temps et l'abolition de toutes les peines existentielles, c'est bien l'amour qui s'avère être la passerelle. Cet amour inconditionnel et universel que le Christ, par sa mort sur la Croix, avait offert à l'humanité en lui offrant la Rédemption. Tout l'enjeu de Parsifal est là. Atteindre cet Amour ultime, global et complet que les mots Agapè, Charité ou Compassion ne font que suggérer.


     

    Et pour exprimer de telles idées, il faut un langage musical formidablement inventif, qui traite l'orchestre de manière tout à fait unique, en lui donnant la possibilité d'offrir aux auditeurs plusieurs strates sonores. Celles qui proposent le temps strié, selon la terminologie de Pierre Boulez appliquée à Stravinski, particulièrement marqué et lié au temps "terrestre", le temps lisse, fait de ce chromatisme qui caractérise bien l'harmonie de Tristan et Isolde et le temps plat, qui, par ses longues notes tenues (souvent aux cuivres), donnent l'illusion de l'abolition même du temps. Passer du temps au non-temps, voilà le programme de Parsifal et l'ultime réalisation des théories de Schopenhauer, de l’œuvre la plus aboutie du compositeur.

    Lors de ma conférence, j'ai utilisé, sans l'annoncer, une version qui figure certes au panthéon des légendaires versions de Parsifal, mais pas de celles qu'on adule bien souvent. L'enthousiasme des auditeurs face à ces extraits m'a conforté dans l'idée que les jugements de valeur sont bien souvent contredits par les écoutes "à l'aveugle". Il s'agissait de la version en studio de Parsifal par Georg Solti publiée par DECCA en 1972 ainsi que de l'enregistrement de l'Enchantement du Vendredi Saint, dans sa version seulement orchestrale, de l'Orchestre philharmonique de Munich dirigé par Sergiu Celibidacheéditée chez EMI.

    Le Parsifal de 1951 à Bayreuth par Knappertsbusch est une légende. Il a été le grand chef de Parsifal depuis la réouverture de Bayreuth après la guèrre et en est resté le maître pendant plus de dix ans. Par sa distribution prestigieuse, tous les grands chanteurs wagnériens de l’époque étaient présents :  W. Windgassen (Parsifal), M. Mödl (Kundry), L. Weber (Gurnemanz) et G. London (Amfortas). C’est aussi la prise de pouvoir du grand chef à Bayreuth cette année là. Tous ces éléments rendent cette édition (TELDEC) indispensable à toute discothèque wagnérienne de choix.


    Parsifal Knappersbusch 1951




     

    Pourtant, je lui préfère la version de Solti, plus récente, à qui on a reproché, à tort je crois, de troquer l’engagement mystique contre le spectaculaire. Il est un fait que orchestralement, l’Orchestre philharmonique de Vienne surpasse celui de Bayreuth et est littéralement sublime. Ce n’est pas plus spectaculaire, c’est simplement plus senti, plus en place techniquement, moins truffé de ratés individuels ! Et puis l'enregistrement studio offre une prise de son et un rendu exceptionnel. Il faut dire que le grand Hans (outre son art de la direction, il était en effet physiquement très grand) n’aimait guère les répétitions. Le souffle inouï qu’il parvient à donner à ses prestations est plus dû à l’inspiration du moment et à sa parfaite maîtrise des phrasés amples et lents qu’à la précision de son travail préparatoire.


    Georg Solti


    Chez Solti, les chanteurs sont de vrais acteurs, pas des allégories. Ils déploient une vision beaucoup plus humaine de l’œuvre sacrée. Le Gurnemanz de Gottlob Frick est, sans doute, le plus humain des grands initiateurs. Dietrich Fischer-Dieskau incarne un Amfortas rempli de cette douleur profonde qui est celle de tout homme, Christa Ludwig est immense dans la Kundry la plus sensuelle et féline mais aussi la plus meurtrie. Il suffit d'entendre l'ampleur de sin cri au début du deuxième acte pour prendre toute la mesure de son investissement. Enfin, le Parsifal de René Kollo joue la sincérité et la naïveté juvénile avec beaucoup de finesse. L’orchestre de Vienne est somptueux dans la couleur de ses cordes et le timbre de ses vents.


    Parsifal Solti


    La direction de Solti, précise, ne tombe pas dans le piège des tempi extrêmes. Loin de la version la plus lente de Toscanini qui dépasse les 4H45 et la plus rapide de Zender qui dure une heure de moins (!), il garde la mesure du temps qui s’écoule avec un naturel extraordinaire. Solti parvient à créer la suspension du temps nécessaire à l’œuvre en ne forçant rien et en laissant couler la musique avec le plus de simplicité. L’enregistrement en studio, s’il a le fameux avantage d’une prise de son remarquable, ne souffre cependant pas de l’absence de la scène et du jeu théâtral (du reste peu développé dans Parsifal). Une version à conseiller absolument comme première approche de cette œuvre essentielle.

    Quant au Vendredi Saint de Celibidache, il est tout simplement sublime et nous transporte au coeur même de la philosophie de l'oeuvre.

     

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