chancelier

  • Van Eyck

    Je vous ai souvent dit tout mon enthousiasme pour l’ « Agneau mystique », mon amour pour la peinture des frères Van Eyck, magnifiquement romancée dans l'Enfant de Bruges de Gilbert Sinoué et vous avez sans doute lu le billet que j’avais consacré aux « Époux Arnolfini » sur ce blog il y a déjà bien longtemps.

    Mais le tableau qui m’avait tant séduit lorsque j’étais encore aux études (mais n’y sommes-nous pas toute notre vie ?) était la mise en scène du Chancelier Rolin devant la Vierge Marie et Jésus… non que le sujet ait m’ai impressionné à l’époque mais l’idée que le paysage qui se trouve à l’arrière-plan de la toile aurait bien pu être Liège me fascinait et me donnait la conviction d’être natif d’une ville très prestigieuse par le passé.

     

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    Jan van EYCK (Maaseyck, vers 1390 1395  Bruges, 1441), Vierge au Chancelier Rolin




    Ce sentiment ne m’a d’ailleurs jamais quitté. J’ai, comme de nombreux liégeois, toujours eu une fierté pour ma ville, tout en gardant un esprit critique que j’espère encore constructif. Alors, l’idée que Liège ait pu ainsi inspirer l’un des plus grands peintres de l’histoire m’a toujours fait rêver. Je reviendrai sur ces éléments plus loin dans le billet car aujourd’hui, l’œuvre me touche aussi par tout ce qu’elle est : moderne, symbolique, spirituelle, bref un aboutissement de la pensée humaine.

    Peinte par Jan Van Eyck vers 1435, La Vierge au Chancelier Rolin est un tableau de petite taille 66 x 62 cm. Il est l’un des principaux représentants de la nouvelle peinture qui voit le jour dans les Flandres durant les années 1420-1430. La technique de la peinture à l'huile se généralise, permettant de rendre avec plus d'éclat la lumière et les détails naturalistes. Van Eyck est l'un des premiers à utiliser la peinture à l'huile dont on lui attribue abusivement l'invention. Tempera (Les pigments sont liés à l'aide d'un médium à l'œuf et d'huile de lin) et huile sur panneau de bois, c’est probablement un des premiers tableaux à entrer dans les collections du Louvre en 1793. Il reste à ce jour le seul Van Eyck des prestigieuses collections du musée parisien. Jusque-là le tableau se trouvait à la chapelle Saint-Sébastien à Autun et c’est à la suite de la destruction de cette église à la Révolution de 1789 qu’il fut récupéré par le Louvre. Malheureusement le transfert ne se fit pas sans dégâts et le cadre disparut ou fut volé. C’est hélas sur ce fameux cadre que se trouvaient la date de création du tableau et la signature de Jan Van Eyck

    Le tableau fut donc commandé vers 1434-1435 par Nicolas Rolin, chancelier de Philippe le Bon, duc de Bourgogne et de Brabant, pour orner son oratoire fondé en 1432 dans l'église Notre-Dame du Châtel d'Autun. Issu de la bourgeoisie d’Autun, ce jeune avocat avait accédé rapidement aux plus hautes fonctions. Âpre au gain, il avait amassé une fortune immense, profitant de son crédit auprès du duc.

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    Rogier van der Weyden, Nicolas Rolin, 1443




    Homme d’état respecté et diplomate avisé, il réussit à rétablir la paix entre la Bourgogne et la France, par le traité d’Arras en 1435. Mécène et bâtisseur, il commandite des merveilles parmi lesquelles se trouve le tableau de Van Eyck. Avec sa troisième épouse, Guigone de Salins, il fonde le célèbre Hôtel-Dieu de Beaune pour venir en aide aux nécessiteux de la région. Cette construction est un extraordinaire joyau de l'architecture du gothique flamboyant. Nicolas Rolin meurt à Autun en 1462, à l’âge de 86 ans.

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    Hospices de Beaune




    Le tableau met en scène une riche scène dans laquelle, au sein d’une architecture très luxueuse, le commanditaire reçoit la visite de Marie et de Jésus. Sorte de palais situé en hauteur et donnant d’abord sur un jardin fermé, puis sur des remparts et enfin un paysage somptueux divisé par un cours d’eau, une bonne part de l’éclairage de la scène provient d'un endroit situé en dehors de l'oeuvre, là où se trouve le spectateur. Elle est complétée par une large baie ouverte sur l’extérieur et divisée en trois sections qui rappellent la Trinité et annoncent la symbolique du propos tout entier. Au sol, le pavement illustre l’étoile à huit branches (Stella Matutina) étoile du matin qui indique symboliquement le lieu de naissance du Christ.

    Les mains jointes, à genoux, un livre d’heures ouvert et déposé sur un prie-dieu, le chancelier Rolin adopte une attitude de respect et de prière. Son visage est assez proche de celui peint à la même époque par Roger van der Weyden (dit en Wallonie Roger de la Pasture puisqu’il était né à Tournai) et reproduit ci-dessus. Ses traits rudes laissent percevoir une détermination, certes, mais également un goût très prononcé pour le luxe et les objets d’art. Son manteau est en effet d’une exceptionnelle richesse (étoffes précieuses, or, fourrures). Il est dans la posture de la prière et juste au-dessus de lui, les chapiteaux des colonnes évoquent les péchés et les fautes de l’homme. Son humilité le ramène donc au nombre des pécheurs mais le port de tête reste haut et déterminé en contradiction avec les postures d'humilité habituelles dont le regard fuit vers le sol..

    Car déjà sa vertu semble prendre le dessus. À bien observer le bas de la première colonne, on y distingue un lapin, symbole de la luxure et de la lubricité, écrasé par le fût. représentant la force de la vertu.

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    Le chancelier regarde la scène divine dans son entièreté sans se fixer sur le Christ ou sur sa mère.

    Et justement, sans contact avec le Nicolas Rolin, Marie est assise de côté sur un riche coussin aux motifs végétaux posé sur une dalle de marbre. Vêtue de son riche et vaste manteau rouge, symbole, dit-on, de la pénitence dont elle s'est recouverte alors qu'elle était la seule créature humaine vierge de tout péché alors que le manteau bleu qu’elle porte très souvent également symbolise sa virginité pour les catholiques et son appartenance au ciel pour les orthodoxes, elle est surmontée d’un ange qui tient au-dessus de sa tête une riche couronne qui symbolise son statut divin et le pouvoir spirituel. En Vierge de sagesse, avec un superbe visage calme si typique de la peinture flamande, elle ne regarde pas le commanditaire, mais le Christ qu’elle tien sur les genoux.

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    Ce n’est pas vraiment son fils qu’elle regarde, mais le globe surmonté d’une croix qu’il tient dans sa main gauche. Symbole de la puissance de l’Église sur le monde, ce globe terrestre surmonté de la croix est aussi anticipation de son calvaire. Le regard de Marie possède donc cette double signification alliant la mort de son fils et la rédemption du monde, l’essentiel du message chrétien. Jésus, quant à lui, est nu, assis sur un linge blanc qui évoque le linceul ultime. Il ne regarde pas Rolin non plus. On a dit parfois que le commanditaire, par humilité, ne se considérait pas digne de supporter un tel regard.

    Mais l’essentiel du message n’est pas là. Le Christ, dans un geste de bénédiction vis-à-vis du chancelier conduit nos yeux vers le pont sur le fleuve. Or un pont, c’est symbolique, cela désigne le passage d’une rive à l’autre, comme si, soudain, par le geste de Jésus, les deux rives étaient en communication. Cette passerelle entre les deux mondes, le divin que l’on distingue en les personnages sacrés de la scène et dans le paysage d’arrière plan fait d’églises somptueuses en grand nombre et le profane, celui de la cité, celui sur lequel Rolin règne et qui se trouve derrière lui nous montrant un grand nombre de maisons particulières, est la communication entre l’éternité et le temporel.

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    Et justement, ce pont a parfois été reconnu comme le Pont des Arches de Liège. Certes pas dans sa forme actuelle qui date du XXème siècle. Il faut savoir que ce célèbre pont liégeois fut longtemps le premier à relier les deux berges de la Meuse. Depuis le pont de bois construit en 785, emporté par les eaux jusqu’au pont actuel reconstruit après sa destruction par les Allemands au cour de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux ouvrages, plus prestigieux les uns que les autres ont vu couler les eaux du fleuve pendant plus d’un millénaire. Le pont représenté par Van Eyck ressemble, avec sa tour et ses arches caractéristiques au « Vieux pont des arches » construit en 1034 et resté debout près de quatre siècles !

    Un élément semble pourtant contredire cette attribution. Le pont rappelle également celui de Montereau où en 1434 Rolin fit élever une croix à la demande de Philippe-le-Bon en l’honneur de son père le duc Jean Sans Peur assassiné là en 1419 sur l’ordre du roi de France Charles VII.

     

     

    D’autres éléments cependant ont fait pencher certains historiens de l’art vers Liège. On distingue, en effet, une cathédrale de style gothique qui pourrait bien être la cathédrale Saint-Lambert dont on distingue la grosse tour. Certains voient également les degrés de la Collégiale Saint-Pierre.

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    La cathédrale Notre-Dame-et-Saint-Lambert en 1649, à gauche la Collégiale Saint-Pierre devant le Palais des Princes-évêques, à droite Saint-André, devant la minuscule Notre-Dame-aux-Fonts qui abrite les fonts baptismaux, maintenant à Saint-Barthelemy. On distingue également le perron.




    Mais en fait, peu importe l’identité de la ville représentée puisque le message n’est pas dans la carte postale. Le peintre a probablement utilisé une grande variété de bâtiments vus au cours de ses voyages. Les spécialistes parlent d’édifices de Gand, d’Utrecht, de Liège,… mais qui symbolisent la Jérusalem céleste. Le geste du Christ semble alors une invitation à passer le pont et à rejoindre la ville céleste. Car d’autres symboliques opèrent encore dans le tableau. La barque qui relie les deux rives est également une image du « Grand Passage » des êtres tel qu’il fut bien souvent représenté dans l’histoire de la pensée religieuse.

    Mais il reste encore un point essentiel que les commentateurs ont voulu mettre en exergue. La composition et la façon dont les personnages s'inscrivent dans l'espace sont également d'une grande nouveauté. Les figures sont placées de façon sculpturale dans une pièce construite selon les règles de la perspective. La profondeur est suggérée à l'aide de l'architecture, du pavement et enfin du paysage qui est un des éléments les plus remarquables de l'œuvre.

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    Toutes les lignes de fuite semblent converger en un seul point pour atteindre la petite île qui se trouve au milieu du fleuve et qu’on ne peut rejoindre qu’en barque. Sorte d’intermédiaire entre le ciel et la terre, elle désignerait le statut du grand homme, plus tout à fait homme parmi les siens, mais pas encore accepté au sein du monde divin. Derrière, un paysage plus sauvage où la nature reprend ses droits à perte de vue laisse nos yeux s’enfoncer dans l’espace.

    Deux choses encore et pour finir. La première se trouve dans les deux personnages qui observent le paysage depuis la terrasse et les remparts. Il s’agirait du peintre et de son frère qui, selon une habitude déjà rencontrée avec les « Époux Arnolfini » aiment à se représenter mystérieusement au sein de leurs compositions.

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    La seconde n’est que conjecture personnelle. Si le fleuve était la Meuse, que le Pont était le Pont des Arches et la tour celle de la Cathédrale Saint-Lambert aujourd’hui disparue, alors, le point de vue se trouve à la Citadelle de Liège car c’est le seul endroit où la Meuse et le pont peuvent être vus de cette manière, presque dans le même angle… Alors on peut rêver que Van Eyck, ébloui par la superbe vue de Liège, aurait voulu l’immortaliser dans son œuvre…

    Toujours est-il que la ville a bien changé, que le parcours du fleuve a été modifié, que des zones entières ont été asséchées et que des dérivations ont permis la répartition des eaux de manière différente. Mais peu importe, quand on aime, on ne compte pas et que Liège ait pu inspirer la représentation de la Cité céleste chez l’un des plus grands peintres de l’histoire me réjouit toujours autant.

     

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