charles-louis philippe

  • La souffrance du vivant…

     

    En hommage à toutes les victimes des diverses souffrances humaines, et elles sont particulièrement nombreuses individuelles comme collectives, l'actualité d'aujourd'hui, d'hier et sans doute de demain est là pour l'attester, je vous donne à lire, sans grand commentaire de ma part, pour une fois, ce bouleversant texte de René Barjavel (1911-1985) écrit dans les années soixante. Outre le fait qu’il n’a pas pris une ride, il évoque d’une manière métaphorique et poétique la réalité du monde et les questions existentielles que chacun, à sa manière, se pose… avec l’espoir, vain, sans doute, d’y apporter un jour quelque réponse.

     

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    Salvadore Dali, L'enfant géopolitique regardant la naissance d'un homme nouveau, 1943

    L’ouvrage part du terrible constat que fait de la condition humaine le poète et romancier français Charles-Louis Philippe (1874-1909) et qui offre son titre à l’essai de Barjavel : « La faim du tigre est comme la faim de l'agneau. C'est la faim naturelle et implacable, mais douloureuse, de vivre. C'est cet appétit insatiable de provoquer ou d'endurer l'atrocité au quotidien, pour perdurer, toujours, ce sinistre théâtre où s'illustrent souffrances, crimes, terreur et esclavage, auxquels seule la Mort peut mettre fin. La Faim du tigre, c'est enfin et surtout la recherche rageuse de la raison pour laquelle, dans un cynisme sordide, ce sont la grâce, la beauté, l'innocence et l'amour, qui ont été choisis pour rythmer cette tragédie. »

    À bien le lire, ce fragment de La faim du tigre de Barjavel, ne me semble pas aussi pessimiste car il force l’être admettre ses limites, mais l’incite à les repousser. Je crois y voir, mais je me trompe peut-être, un esprit humaniste que je partage.

    « Promenez votre main le long de l’arrête rectiligne de votre bureau. Et regardez votre coude. Voyez quel mouvement compliqué il effectue, quelle ligne sinueuse, courbe, dessine son déplacement. Si vous n’aviez pas vos yeux pour vous dire que le bord de votre meuble où glisse votre main est une ligne droite, comment pourriez-vous l’imaginer, à travers ce mouvement de spaghetti ?

    Du fait de sa conformation, le bras, dont une extrémité est libre et l’autre fixe, ne peut effectuer que des mouvements courbes. Avec ses deux bras, l’aveugle explore et construit autour de lui un univers dont toutes les portions sont arrondies, une mosaïque de débris de coquillages. Ce n’est pas l’ouïe qui risque de le détromper, car les sons lui parviennent selon les rayons d’une sphère dont il occupe le centre.

    Nous ne sommes guère plus clairvoyants que l’aveugle. Tous nos raisonnements nous restent attachés à l’épaule, même lorsque nous les projetons jusqu’aux étoiles. Nos sens et notre raison nous bâtissent un univers qui nous enferme comme un cocon. Il enferme avec nous tout ce que nous pouvons connaître au moyen d’un-deux-trois-quatre-cinq et tout ce que notre logique peut en déduire. Rien d’autre ne peut y pénétrer, nous ne pouvons en sortir.

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    Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783), La Souffrance . 

    Chaque connaissance nouvelle, chaque pensée hardie accroît l’épaisseur du mur qui nous entoure. Parfois, une crise de claustrophobie suffocante nous jette contre lui, tête en avant. Mais il nous repousse inéluctablement dans le sensible et le raisonnable. Nous n’en sortirons pas en nous appuyant sur ce que nous savons. Pas plus qu’un homme ne peut se soulever en se tirant par les cheveux.

    Ce n’est même pas une porte que nous désirons. Une fenêtre nous contenterait, un hublot, une transparence. Nous voulons voir ce qu’il y a hors de chez nous, et essayer de comprendre l’ordonnance de la cité.

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    Salvadore Dali, L'enfant géopolitique regardant la naissance d'un homme nouveau, 1943

    Les religions prétendent nous ouvrir un œil-de-bœuf. Il faut grimper sur les meubles pour l’atteindre, et quand nous y sommes nous trouvons l’ouverture obstruée par un miroir brumeux où se dessine vaguement la silhouette d’un géant barbu qui nous ressemble. Ce n’est pas un grand-père que nous cherchons. Nous voulons connaître la Vérité qui est derrière notre réalité et derrière tous les réels possibles. Nous voulons savoir si notre univers, et tous les autres, ont une raison d’être. S’il était nécessaire que le caillou devint homme. S’il existe une fin vers laquelle tendent l’énergie prodigieuse, l’organisation impitoyable, les perpétuels et éblouissants miracles de la vie.

    S’il y a une justification à la monstrueuse, abominable souffrance du vivant. »

    René Barjavel, La faim du tigre, Paris, éd. Denoël, coll. Folio, 1966, pp.79-80.

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