chef d orchestre

  • Avec un bâton !

     

    Quelle ne fût pas la surprise des auditeurs du concert d’ouverture de la saison de l’Orchestre philharmonique de Liège, hier soir, lorsqu’ils ont vu le nouveau chef, François-Xavier Roth, diriger les Feux d’artifice Royaux de Haendel avec … un bâton !


     

    François-Xavier Roth

    François-Xavier Roth, sans bâton ni baguette



    Pour certains, le fait est anodin. Pour d’autres, il relève du spectacle et de la surprise teintée d’humour. Pour d’autres encore, il témoigne des origines d’un métier auquel on ne reconnaît que peu d’accessoires, le bâton, ancêtre bruyant et haut en couleur de la légère et silencieuse baguette du chef d’orchestre. 

    L’anecdote est bien connue et j’en connais qui serait bien capables de craindre qu’elle se reproduise. Jean-Baptiste Lully, avait frappé si fort sa canne de chef en dirigeant son orchestre qu’il se blessa au pied. La suite, on la connaît. La plaie s’infecta et se transforma en une gangrène qui eut raison du célèbre compositeur. Rien de tout cela, heureusement, hier soir. Si la démarche peut prêter à sourire, elle comporte des raisons esthétiques indéniables et permet une réflexion sur le rôle de l’ustensile qu’utilise le chef.


    Extrait du film "Tous les matins du monde" où Depardieu interprète le rôle Marin Marais qui dirige la musique de Lully avec un bâton


    Les Feux d’artifice Royaux est une œuvre qui date de 1749, à la fin de l’époque baroque. Elle fut entendue lors d’une cérémonie à Green Park pour célébrer la paix signée l’année précédente à Aix-La-Chapelle. Le roi George II avait accepté que la commémoration se passe en musique à la seule condition que l’orchestre utilise des instruments guerriers (vents et percussions). Mais Haendel avait aussi besoin des cordes pour rendre sa musique « convenable ». 

    Une répétition publique fut organisée dans les jardins du Vauxhall. Le jour de la fête (le 27 avril), malgré un incendie et un temps pluvieux, la grandeur de l’oeuvre et l’effectif monumental utilisé suscita dans le public présent le plus grand enthousiasme. Il faut dire qu’on y avait mis les moyens : 24 hautbois, 12 bassons, 9 cors, 9 trompettes, une vaste percussion et les cordes ! La suite d’orchestre est séduisante par la variété de ses couleurs sonores et l’inventivité musicale de Haendel. Si l’effectif « guerrier » sonnait comme il se doit, la Sicilienne, avec ses parties de cor virtuoses était censée représenter la Paix qu’on commémorait. Elle en porte d’ailleurs le nom.


     

    Haendel, Feux d'artifice royaux sur la Tamise 1749
     Feux d'Artifice Royaux à Londres en 1749, gravure d'époque


    C’est donc pour cette œuvre que notre chef, désormais liégeois, avait emporté son bâton. Un très bel objet, d’ailleurs, surmonté de « grelots » donnant une impression de « turquerie ». Mais toute plaisanterie mise à part, le bâton fut témoin des débuts de la discipline de direction d’orchestre. Lorsque les effectifs imposants le demandaient, il était bien utile que quelqu’un se tienne devant l’orchestre pour l’aider à rester en mesure. Généralement, cela se faisait du clavecin (basse continue) ou du premier violon. Les musiciens « dirigeants » donnaient l’indication de départ, de tempo et, dans le courant de l’œuvre, quelques injonctions aux musiciens. Mais un effectif nombreux et bruyant ne pouvait se suffire de cette présence discrète. Pour être vus de tout l’orchestre, on commença à battre la mesure et à gérer les entrées avec l’archet, témoignage de l’ancien rôle du premier violon. Bientôt, on vit, en Italie, des chefs agiter une partition liée en un rouleau en guise de signe distinctif. Mais le premier témoignage officiel de l’usage d’un bâton date de 1594 et cela se passe chez des religieuses italiennes: « La maestra de musique du concert est assis à une extrémité de la table ( ?) avec une vergette longue, fine et bien lustrée … et quand toutes les sœurs sont clairement prêtes, elle leur fait sans bruit plusieurs signes pour commencer, puis continue à battre la mesure du tempo qu’elles doivent suivre en chantant et en jouant ». On estime que ces baguettes pouvaient mesurer jusqu’à un mètre cinquante. 

    Mais l’époque baroque et les effectif nombreux avaient besoin de plus grande démonstration dans la direction. On prit donc l’habitude d’utiliser un bâton massif qu’on frappait lourdement, soit sur un pupitre, soit par terre. On raconte même que certains maîtres de musique frappaient sur des grilles de fer placées dans l’église. Je ne sais plus quel chroniqueur anglais, ayant rencontré, dans son périple européen, ce genre de pratique, le juge cacophonique et barbare ! 

    L’usage de la baguette fut ensuite désapprouvé jusque dans les années 1830. Ludwig Spohr affirme avoir réintroduit la baguette le 10 avril 1820 en dirigeant sa deuxième symphonie à Londres. Mais désormais, le bâton est court. Décidément, la baguette est bien liée à Londres. Quand Félix Mendelssohn y retourna en 1832, il fut encouragé par les musiciens (à l’exception des premiers violons) à diriger avec baguette. Depuis, silencieuse, courte et souple, la baguette est d’usage auprès de tous les orchestres. Elle est tenue par le chef de la main qu’il préfère (c’est forcément souvent la droite, mais des chefs gauchers utilisent sans difficultés pour les musiciens sa tenue à la main gauche !) entre le pouce et les deux doigts suivants. Elle est formée d’un petit manche en forme de poire et souvent en liège qui prend appui dans le creux de la paume.


     

    Baguette chef

    Baguette moderneDans le courant du XXème siècle, des chefs, habitués à la musique moderne, jugèrent que la baguette était superflue. Pierre Boulez, Leopold Stokowski ou Dimitri Mitropoulos en ont abandonné l’usage. Mais la direction sans baguette est plus fréquente dans de petits ensembles et dans la direction chorale. 


     

    Mais une raison plus sociologique et politique peut également justifier l’abandon de la baguette dans certaines circonstances. Les musiciens modernes sont plus professionnels que jadis (enfin, la plupart du temps !). Ils ont donc peut-être un peu moins besoin d’être guidés à tout instant. C’est aussi, dans nos régions portées sur la démocratisation et la réprobation des dictatures, un moyen de ne pas « mener tout le monde à la baguette », comme le dit l’expression populaire. Ne pas prendre la baguette est aussi une manière de ne pas passer pour un tyran … allez savoir… ! 

    Pourtant, dans le cas de Haendel et du bâton de F-X Roth, il ne s’agit pas de dictature, bien au contraire. Au-delà du côté spectaculaire, il y a aussi le sens profond du rôle du chef qui conduit son orchestre. Dans le cas des musiques à couleur militaire, comme les fanfares, il y a toujours un chef qui précède la marche des musiciens, qui les conduit avec une gestique toute particulière. Son rôle est de donner le pas et, avec l’aide de son bâton, de donner la bonne direction à tous ceux qui le suivent. Les musiciens suivaient donc leur chef comme un guide plus que comme un dictateur. Car, comme le disait Leonard Bernstein : « Si nous utilisons la baguette, il faut qu’elle soit aussi vivante que la main, elle doit transmettre non seulement la mesure, mais la vie de la musique ». C’est bien ce que faisait notre chef lors de cette prestation. Tout un symbole !

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