choeur universitaire

  • Couronnements (2)



    Voici, comme promis, le second texte que j’ai écrit et qui a été dit lors du concert du Chœur universitaire du 28 avril dernier à l'église Saint-Jacques de Liège. Consacré à Haendel et à ses fameux « Coronation Anthems », il vise à prendre toute la mesure du prestige que le compositeur d’origine saxonne avait acquis en Angleterre. Attention à bien considérer ce texte, comme celui sur Mozart, d’ailleurs, comme des fictions et non pas comme de véritables textes historiques.

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    « … Couronnement ! Couronnement !... Et quel Couronnement ! Je garderai toujours en moi cette date : le 11 octobre 1727… un de mes plus grands triomphes ! Imaginez… Quatre grands hymnes commandés par la prestigieuse Couronne de Grande-Bretagne, quatre « Coronation Anthems », à moi, l’allemand Georg Friedrich Haendel… quatre pièces somptueuses pour les cérémonies officielles du couronnement du Roi George II et de  la Reine Caroline… Une consécration !

    Il faut avouer que j’avais eu beaucoup de chance. L’un des derniers actes du grand Roi George 1er avant de mourir, quelques mois auparavant, avait été de signer enfin mon Acte de naturalisation… Il me devait bien cela ! J’étais, du reste, nommé compositeur de la Chapelle royale depuis 1723. Et c’est vrai que j’étais vraiment devenu anglais. Car même si j’avais d’abord roulé ma bosse à travers l’Europe, ce pays était bien devenu le mien, sa capitale, Londres, était ma scène, mon théâtre de longue date. J’y vivais et j’y étais reconnu comme aucun compositeur local ne l’avait été depuis Henry Purcell.

    J’étais né à Halle, d’une modeste famille de chaudronniers luthériens, d’un père, chirurgien-barbier suffisamment déterminé et renommé pour devenir Médecin officiel des Électeurs de Brandebourg… et absolument borné au point de s’opposer aux dispositions musicales dont la nature m’avait gratifié… Juriste…  voilà ce qu’il désirait que je devienne. Il espérait ainsi poursuive à travers moi une ascension sociale que son caractère et sa détermination avaient lancée. La musique n’avait que peu de valeur à ses yeux et il m’interdisait même de toucher un instrument… chanter, fredonner… un sacrilège ! Mais c’était sans compter sur la détermination qu’il m’avait laissée. Moi aussi je savais ce que je voulais. Impossible de prendre une autre direction, je serais musicien… J’avais dissimulé un vieux clavicorde, fort peu sonore il est vrai, au grenier de la maison familiale et j’en jouais dès qu’il s’endormait. Devenu virtuose à son insu, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il m’entendit enfin sur les grandes orgues de la Chapelle Ducale et que le Duc lui-même lui conseilla de ne pas s’opposer à mes talents… Jour de joie… enfin !

    Hambourg, l’Italie, Hanovre, … Puis la Grande-Bretagne ! Des maîtres prestigieux rencontrés à travers mes périples, j’ai appris mon métier. Puis, l’on me confiait des postes temporaires, certes je n’étais guère illustre, mais doucement, le nom d’Haendel circulait dans les milieux musicaux, dans les cours princières, dans les maisons d’opéras. Et me voilà désormais le chéri de la Cour d’Angleterre, le maître incontesté de l’opéra à Londres, attirant les plus grandes vedettes dans la capitale,… combien de noms encore célèbres grâce à moi ? … Carestini, Bernardi, Conti… Farinelli… ! Tous attirés par la virtuosité exceptionnelle de mon chant, inspiré du bel canto italien,  par la beauté de mes airs et par l’esprit dramatique de mes tragédies mises en musique !

    Et puis les fameuses « Water Music », ces suites pour grand orchestre destinées à accompagner le voyage sur la Tamise du Roi George 1er le 17 juillet 1717 entre Whitehall et Chelsea… Imaginez… une barque de cinquante musiciens naviguant de concert avec le vaisseau royal. Le Roi a tant aimé… qu’on a tout rejoué trois fois de suite !

    Ma faveur auprès de la famille royale n’avait aucune limite… Et c’est tout naturellement que je suis devenu anglais… un anglais qui avait certes gardé l’accent saxon, mais un anglais de cœur… le mieux placé pour assurer cet exceptionnel couronnement.

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    G.F. Haendel (1685-1750)



    La commande royale ? Des « Anthems », des hymnes si vous préférez, destinés à de somptueux effectifs. La puissance du plus grandiose, Zadok le Prêtre, est restée la plus célèbre. C’est presqu’un second hymne national. Et vous, vous l’utilisez encore comme l’hymne des grandes compétitions sportives, pour les événements solennels, vous l’utilisez dans le cinéma, la publicité… La vraie popularité, c’est quand on connaît l’air… mais qu’on a oublié le nom du compositeur… Comme le fameux Hallelujah du Messie que vous entendrez tout à l’heure ! Et bien retenez-le désormais, Georg Friedrich Haendel, le musicien des Couronnements !

    J’avais même, à la grande consternation du clergé, choisi moi-même les textes les plus propices à l’événement. Consternation, oui ! Ceux-là pensaient sans doute qu’un saxon ne connaissait pas suffisamment la Bible et la culture anglaise… La seule lecture de la liste de mes oratorios aurait dû suffire à les convaincre du contraire ! Un vrai tour de force que ce premier chant ! Un simple bruissement, puis un crescendo immense… et l’apothéose. Toutes les voix, les trompettes et les tambours… de quoi soulever les montagnes ! ... Et les cœurs les plus endurcis ! Puis, c’est le grand thème de réjouissance. Je l’avais déjà utilisé pour les musiques de la Tamise. Chanté par le chœur, il offre au nouveau Roi ce fameux « God save the King » devenu immortel… rejoué à chaque Couronnement.



    Mais si la pompe et le solennel figurent bien au programme de ma musique de Couronnement, ne croyez pas que c’en soient les seules caractéristiques. Il me fallait évidemment démontrer ma capacité à traiter toutes les formes musicales, à utiliser toutes les techniques d’écriture. La position que j’occupais à Londres m’exposait fortement aux critiques. Et puis, nous étions à la charnière de deux époques. Celle qui fut la mienne, d’abord, comme celle de mon très estimé collègue allemand Johann Sebastian Bach, les derniers représentants de ce que vous appelez aujourd’hui l’art baroque… Puis cette nouvelle génération montante, celle qui allait annoncer le classicisme… avec, en ligne de mire, Mozart et Beethoven ! Jouer sur tous les plans, c’est conserver l’art du passé en créant l’art du présent… Et ils ne s’y sont pas trompé les génies des générations suivantes en reprenant mes œuvres comme des modèles de perfection… Mozart réalisera même une version allemande de mon Messie et Beethoven désirera ardemment composer un oratorio dans ma manière…

    Musique de circonstance ? Certes, mais pas seulement… musique profonde, méditation sur la justice, sur l’équité, sur la fidélité qui rayonne bien au-delà du couronnement. Écoutez, laissez-vous emporter dans ce voyage inouï au cœur de l’émotion. »


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