christian arming

  • Chostakovitch



    « La plupart de mes symphonies sont des monuments funéraires. Trop de gens, chez nous, ont péri on ne sait où. Et nul ne sait où ils sont enterrés. Même leurs proches ne le savent pas. Où peut-on leur ériger un monument ? Seule la musique peut le faire. Je leur dédie donc toute ma musique ». D. Chostakovitch

    L’Orchestre philharmonique royal de Liège débute la saison avec un programme de très haut niveau cette semaine. Sous la direction de Christian Arming, son directeur musical, la phalange liégeoise mettra au programme Uncut de Pascal Dusapin, le Concerto pour piano de Robert Schumann avec Nicholas Angelich en soliste et la Cinquième Symphonie de Dmitri Chostakovitch, un des chefs-d’œuvre de la musique russe.

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    Christian Arming



    Et de fait, cette symphonie du grand compositeur russe correspond bien à la citation reproduite ci-dessus. La Cinquième, fut le résultat d’une sombre histoire qui devait marquer à jamais Chostakovitch. Sa Quatrième Symphonie, très moderne dans son écriture avait été mal appréciée par les autorités d’U.R.S.S. Considérée comme décadente parce qu’elle utilisait des matériaux musicaux s’inspirant de la musique atonale occidentale, elle-même considérée comme formaliste, elle n’était pas loin de représenter l'affront d’un compositeur soviétique à son propre peuple. C’est du moins ce qu’en pensait Staline et ses sbires.

    Un peu plus tard, lorsque le dictateur vint écouter une représentation de l’opéra Lady Macbeth, il fut, dit-on, scandalisé par la vulgarité des scènes, de l’argument et de la mise en musique. Dès le lendemain, un article de la Pravda dénonçait le « Chaos à la place de la musique » qui régnait dans la création de Chostakovitch. Il fut donc contraint de s’excuser en public, devant l’Union des Compositeurs. Dans le colimateur du régime, Il composa alors une œuvre, en 1937, la Cinquième Symphonie, qui était censée racheter ses travers et déviances. Il la présenta ainsi : « Tout n’a pas été d’égale valeur dans mes œuvres précédentes. Il y a eu des échecs. Dans ma Cinquième Symphonie, je me suis efforcé à ce que l’auditeur soviétique ressente dans ma musique un effort en direction de l’intelligibilité et de la simplicité ».

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    En pleines purges staliniennes, le grand compositeur faisait amende honorable. Du moins l’a-t-on cru ! Et il est encore des auditeurs naïfs pour croire que cette œuvre géniale donnait raison aux autorités. Non, la Cinquième n’est pas une œuvre de triomphe, non, ce n’est pas une musique à la gloire de Staline, non, et encore non, cette musique ne fait pas de concession à l’idéologie soviétique.

    Si son langage est plus simple, c’est parce qu’elle renoue avec certains procédés mahlériens. Il n’empêche, marches funèbres, marches militaires au pas de l’oie, adagio désertique et désespéré, scherzo grotesque, plein d’ironie et de sarcasme, final faussement triomphal placent cette œuvre au premier rang des monuments consacrés à la tragédie humaine. Chostakovitch parle juste, directement, sans compromis. C’est vraiment à se demander comment les autorités ont bien pu avaler un programme glorieux pour cette œuvre.

    Mais celui qui parle le mieux de la musique de Chostakovitch, c’est Kurt Sanderling, un de ses interprètes les plus extraordinaires. Certes, il ne parle pas ici directement de la Cinquième, mais tout l’esprit est bien là, toute la démarche subtile de Chostakovitch qui, dépassant le cadre propre à la tragédie soviétique, parvient à faire ressentir l’horreur universelle et la douleur humaine à travers toutes ses œuvres.

    Stefan Sanderling, le fils de Kurt cité ci-dessous.



    « En haut lieu, on a reproché à Chostakovitch d’écrire une musique contraire à l’esprit et aux normes du réalisme socialiste. En fait, son cas est plus complexe que cela : aucune autre musique ne peut être comparée à la sienne ; c’est une œuvre du temps imprégnée de la tragédie que vivait l’humanité. Il a été une victime du pouvoir avant et après la guerre. Mais comme il avait acquis une grande notoriété, on a voulu l’utiliser comme porte-drapeau du régime ; on lui a fait faire en quelque sorte de la publicité, de la propagande. Il n’en n'était pas dupe. Les dirigeants de l’époque le craignaient, car ils ne comprenaient pas sa musique ; ils devinaient qu’elle avait un contenu critique, mais ils ne pouvaient déterminer sa réelle signification.

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    Les symphonies de Chostakovitch, souvent grandioses et véhémentes, pouvaient paraître ambiguës. En réalité, elles dénonçaient la répression qui sévissait en Union soviétique contre ceux qui étaient soupçonnés d’être des opposants à Staline. La plupart des gens n’ont pas réellement compris le contenu de son message musical. Pourtant, quand on créait ses œuvres – j’ai assisté aux premières des Huitième, Neuvième et Dixième Symphonies à Leningrad – c’était aussi un événement politique.

    En musique, il est plus facile qu’en littérature de faire passer un message en masquant sa signification. Soljenitsyne a été exclu de la communauté soviétique parce qu’il n’y avait pas le moindre doute sur son attitude d’intellectuel insurgé : sa mise au pas et son expulsion montrent d’ailleurs à quel point les citoyens soviétiques ont pu être moralement écrasés par le système. On trouve ce même refus de l’oppression dans les compositions de Chostakovitch. Ces censeurs lui ont souvent demandé : « Qu’avez-vous voulu dire ? Quels mots mettriez-vous sur vos partitions ? » Il répondait toujours d’une manière évasive, sans dévoiler le fond de sa pensée.

    Sa Huitième Symphonie est pour moi la plus claire de ses œuvres : elle exprime l’idée que, dans le monde concret, il n’y a plus d’échappatoire, que la vie n’a plus de signification, car elle n’a pas d’avenir. S’il avait mis ce concept en paroles, il aurait signé sa condamnation à mort. C’est la raison pour laquelle il indiqua que cette symphonie dépeignait les horreurs de la guerre. Mais ce n’était pas vrai. En fait, il laissait libre cours à l’imagination de chacun ». (Kurt Sanderling in Robert Parienté, La symphonie des chefs, entretiens avec 70 maestros, Paris, Éd. De La Martinière, 2004, pp. 470-471.)

    Un concert, aujourd’hui à Bruxelles et demain à Liège, à ne rater sous aucun prétexte… !

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