chromatisme

  • Vers l’atonalité

     

    Pas toujours facile d’entrer dans la musique des compositeurs de la « Seconde école de Vienne » ! Beaucoup de mélomanes et d’auditeurs ne me cachent pas leur peur face à cette musique encore trop mal connue aujourd’hui. Il est vrai que pour bon nombre d’amateurs de musique et même de musiciens, l’évocation du nom de Schoenberg, Berg et Webern est synonyme de musique dissonante, intellectuelle, cérébrale et, par conséquent, sans expression. Ce jugement hâtif, mais entretenu par les commentateurs au jargon désolant, doit être absolument revu de fond en comble. C’est pourquoi je consacrerai deux ou trois textes à cette musique qu’il est temps pour nous tous d’écouter avec d’autres oreilles. Vous pourrez compléter ces lectures avec deux articles déjà parus : http://jmomusique.skynetblogs.be/post/5958667/requiem-pour-manon consacré au concerto pour violon de Berg et http://jmomusique.skynetblogs.be/post/6363283/climat-tragique cherchant à comprendre la peinture de cette époque à travers une œuvre de Marianne von Werefkin.

     

    Il est impossible, bien sur, dans le cadre d’un Blog, de proposer une étude complète de ces trois compositeurs et de leur esthétique, mais certaines pistes quant aux œuvres à aborder en priorité et à la manière même de les aborder peut être utile. Car il me semble, en effet, que c’est plus la manière des les aborder qui détermine l’effet qu’elles produisent sur nous.

     

    L’esthétique des trois viennois n’est pas aussi unitaire que la dénomination d’ « école viennoise » semble le supposer. Nos compositeurs sont animés par une personnalité très différente et, comme toujours, cette dernière conditionne leur création. Ainsi d’un Alban Berg beaucoup plus lyrique que Webern, ce dernier plus condensé et plus dogmatique que Schoenberg pourtant, dit-on, initiateur de la musique atonale.


     

    Arnold Schoenberg

    Arnold Schoenberg



     

    On pourrait examiner l’histoire de la musique qui précède les viennois pour se rendre compte d’abord que Schoenberg n’est pas le révolutionnaire que l’on croit. On parle toujours d’une rupture entre le monde tonal et l’univers atonal, mais je crois qu’il s’agit bien plus d’une prolongation, d’une suite logique qui est non seulement le reflet du monde dans son évolution technologique, industrielle, philosophique politiques et esthétique (en conséquence) du début du XXème siècle, mais aussi le résultat de l’exploitation de plus en plus pointue des ressources des matériaux musicaux chez les derniers romantiques (Wagner, Bruckner, Mahler, Zemlinsky, …)

     

    D’ailleurs, la musique n’est pas la seule manifestation artistique à évoluer rapidement. Les domaines de la littérature, de la peinture et de l’architecture sont porteurs, eux aussi, d’une nouvelle manière de voir le monde. Directement issus du romantisme tardif et d’un besoin de plus en plus grand d’expression de l’œuvre d’art, les manifestations humaines prennent conscience de la complexité de l’être et du monde, de la nécessité de rendre, à travers l’œuvre, ce que l’on peut voir de l’émotion et de montrer ou faire sentir ce que l’on ne voit pas du premier coup d’œil. Les nombreux progrès en matière de psychologie et d’analyse de l’individu ne sont pas pour rien dans cette quête de la signification de l’être face au monde.

     

    Courant artistique apparu au début du XXème siècle, l’expressionnisme vécu jusqu’à l’avènement du nazisme qui le considéra comme un art dégénéré. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une volonté de l’artiste de déformer la réalité au profit d’une réaction émotionnelle forte. Il en résulte de nombreuses visions tragiques et angoissantes. Les visages, les paysages et les objets subissent des transformations considérables tant au niveau de leur forme que des couleurs mises en œuvre. La violence du propos est fréquente, mais pas gratuitement. Il s’agit de renforcer l’intériorité d’une situation pour conduire le spectateur vers l’essence du drame. Tout ceci correspond à la vision sombre du monde que l’artiste ressent à l’approche de la première guerre mondiale. Les œuvres sont souvent truffées de symboles inspirés par la psychanalyse de Freud très en vogue en Allemagne à cette époque.


     

    Egon Schiele, l'Agonie
     E. Schiele, l'Agonie.


     

    En musique, l’expressionnisme se manifeste par la recherche de l’expression des sentiments humains en les dégageant de l’action. Les moyens mis en œuvre travaillent à cette expression en élargissant encore un peu plus le monde de la dissonance. Le système tonal étant basé sur l’alternance entre la détente (consonance) et la tension qui cherche à se résoudre (dissonance appellative), il convient de moins en moins bien à la volonté de peindre une psychologie plus complexe. La conséquence est simple. Le chromatisme, annihilant les rapports des degrés de la gamme et leurs fonctions tonales, se fait envahissant et empêche un retour à la détente en créant un climat de tension de plus en plus intense à la manière des peintres. Ces derniers cherchent à  travers leurs portraits à traduire l’intériorité sans fin de leurs personnages plus que leur aspect extérieur. Ils déforment donc les structures du réel et de l’apparence pour saisir le malaise qui vit en l’individu.


     

    Vision rouge, par Arnold Schoenberg

    Arnold Schoenberg, Vision rouge



     

    Le meilleur exemple de musique permettant l’entrée dans ce monde se trouve dans « La Nuit transfigurée » (Verklärte Nacht op.4) de Schoenberg. L’œuvre écrite pour sextuor à cordes en 1899 et aménagée plus tard pour orchestre à cordes reste encore tonale ce qui ne l’a pas empêchée de créer un scandale lors de sa création. Elle s’inspire d’un poème de Richard Dehmel qui se présente comme le programme de l’œuvre. Il narre la promenade de deux amants dans la forêt au crépuscule et la déclaration humble de la femme avouant qu’elle est enceinte d’un autre homme suite à une aventure préalable à la rencontre des amants. La dramaturgie est posée dans un ré mineur sombre et grave qui se teinte d’un chromatisme complexe supprimant à de nombreuses reprises nos repères issus de la culture tonale. L’homme accepte l’état de son amante et prend l’enfant à venir comme le sien créant alors la transfiguration de la nuit dans des couleurs de ré majeur tout aussi teintées de chromatisme.


     

    Richard Dehmel

    Richard Dehmel



     

    Si l’œuvre est gouvernée par un programme, elle peut aussi bien s’écouter sans y faire mention. L’aspect narratif est déjà loin et ce sont plus des états d’âme qui se succèdent des illustrations scéniques. On y ressent d’emblée un lyrisme débordant. Pourtant, les tournures sont bien celles qui annoncent le langage ultérieur de Schoenberg (Symphonie de chambre op.9). On y constate la volonté de dissimuler les références à l’accord parfait tonal en créant une instabilité très expressive.

     

    Si l’écriture musicale semble, en grande partie, encore appartenir au romantisme directement issu de Wagner et Mahler, une de ses originalités, et non des moindres, est de combiner deux genres que le dit romantisme séparait clairement. La musique de chambre, l’œuvre s’inscrit directement dans la lignée des deux sextuors de Brahms, une musique « pure » par excellence, et le poème symphonique tels que Strauss les écrivait à la même époque, issus d’un argument littéraire préalable, se combinent ici pour former un compromis très réussi entre deux genres extrêmes.

     

    A l’image du poème, la musique s’élabore en cinq strophes (parties) qui évoquent tour à tour le décor naturel de la scène, l’aveu, l’évocation d’un destin funèbre dans la nuit (attente de la réaction), la parole de l’homme et la rédemption par l’amour. Propos très wagnérien, la Nuit transfigurée est un parcours initiatique entre ténèbres et lumière qui ne s’attache plus à peindre les héros, mais à en faire sentir les réactions et la psychologie. Des thèmes principaux traversent les différentes parties de l’œuvre tel des leitmotive organiques. Ils lui confèrent toute son unité.


     

    Schoenberg, Verklärte Nacht

    Une page de Verklärte Nacht



     

    Entrer chez Schoenberg par cette œuvre, c’est d’abord s’ouvrir sans trop de mal à l’évolution esthétique du début du XXème siècle. C’est aussi admettre que le sacro-saint système tonal n’est pas la panacée universelle et que, loin d’être un point d’aboutissement, l’œuvre est au contraire un magnifique point de départ vers des aventures musicales étonnantes et essentielles. Nous poursuivrons cette exploration mercredi avec les cinq pièces pour orchestre de l’opus 16.

     

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