chronologie

  • Diastématique


    Hier matin, je donnais un cours à Charleroi sur les débuts de la notation musicale, une matière certes bien complexe, mais particulièrement révélatrice de l’évolution de la pensée musicale médiévale. Ce petit complément au billet traitant de la notation permettra, je l’espère de prendre conscience de cette évolution décisive dans la volonté de fixer au mieux la notation des chants.

     

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     Grèce ancienne, la notation alphabétique ancienne se plaçait au-dessus du texte chanté, Deuxième strophe de l'Hymne d'Apollon sur le Trésor des athéniens à Delphes.



    Les êtres humains chantaient, dans les monastères du moins, pour donner à leur prière une portée supérieure. Le chant des abbayes était probablement très différents des chants et danses populaires fort peu connus par un cruel manque de sources écrites. L’apprentissage de ces chants sacrés adaptés à toutes les circonstances de l’année liturgique et codifiés depuis le pape Grégoire Ier en un immense corpus auquel il fallait encore ajouter les « tropes », tous les chants inventés ultérieurement et adaptés aux besoins de la prière, se faisait d’abord oralement.

     

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    Chant messin, manuscrit du IXème siècle Neumes



    Cette complexité, mettant à rude épreuve la mémoire des chanteurs, conduisit rapidement à reprendre les procédés de notations que les anciens grecs avaient mis en œuvre, une notation musicale alphabétique et relative. Censée aider et offrir des moyens mnémotechniques nouveaux, le texte let ses indications mélodiques permettaient une interaction permettant l’activation de la mémoire du chantre. Mais rapidement, cette notation sous forme de lettres devint insuffisante pour exprimer les formules ornementales et les mélismes de toutes sortes. Alors les neumes furent adoptés et dessinés au dessus du texte qu’ils devaient orner. On comprend que chaque signe ou combinaison de signes permettait une véritable conscience du « geste » mélodique. Le chant devenait un dessin qu’on reproduisait à volonté.

     

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    Alleluia Surrexit Christus Graduel, 1101-1200. On distingue les "c" et les "f" qui sont les lettres clés.



    Mais ce n’était pas encore suffisant car ces neumes offraient sans doute trop d’interprétations différentes et le besoin de codifier de manière toujours plus précise fit envisager aux copistes des améliorations de plus en plus efficaces dès le XIème siècle. Ainsi des clés, directement héritières des anciennes dénominations alphabétique, la clé d’ut en forme de C, la clé de fa en forme de F et la clé de sol en forme de G témoignent encore de cette notation alphabétique toujours en usage dans les pays germaniques et anglo-saxons. Le terme de clé est d’ailleurs tout à fait adapté car leur emplacement permet de décoder les notes qui se déposent sur la portée.

     

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    L'évolution des clés depuis la lettre qu'elle symbolise jusqu'à sa forme actuelle.



    Cette portée est alors apparue progressivement et comme nos moines copistes entaillaient leur parchemin d’une fine ligne destinée à recevoir leur texte manuscrit, ils imaginèrent de placer les signes musicaux de part et d’autre d’une ligne d’abord imaginaire indiquée par une clé puis d’une ligne réelle tracée à l’encre rouge, verte ou jaune. Chacune des lignes avait sa signification et dessiner un signe ou, plus tard, une note sur la ligne, en déterminait le nom. C’est ce qu’on nomme la notation diastématique.

     

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    Écriture diastématique, Tropaire-St Evroult, on distingue bien les lignes vertes et rouges. La couleur dispensait des clés puisque le vert était consacré à c (do) et le rouge à f (fa).



    L’adjectif « diastématique » qui semble n’avoir pas grand-chose à voir avec le substantif « diastème » qui signifie en dentisterie un espace entre deux incisives, désigne, dans les dictionnaires de musique ancienne, une voix discrète. Les anciens voulaient ainsi nommer la voix chantante, par opposition à la voix parlante, qu'ils nommaient « voix continue ». Par extension, cette voix chantante, devenue de plus en plus précisément notée aurait donné son nom à ce système de lignes, les embryons de la portée moderne.

     

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    Guido d'Arezzo (991-1033)



    Guido d'Arezzo présente au pape Jean XIX un Antiphonaire ainsi noté. Pendant le XIIe siècle, la notation diastématique, gagne toute l'Europe. L'Allemagne l'adopte la dernière. Les lignes, en nombre variable, constituent la portée. Les lettres placées au début deviennent les clefs. Les neumes, gardant leurs formes propres, sont placées sur les lignes. On nomme souvent guidonienne du nom de son propagateur, cette première phase de la notation sur portée.

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