codes

  • Langage codé

    Plusieurs paramètres doivent entrer en compte lorsqu’on observe une œuvre d’art. Il ne s’agit pas seulement de regarder ou d’écouter. Il faut aussi ressentir. Outre la perception première qui est presque toujours spontanée et qui nous fait naturellement sourire ou grimacer, il est utile de tenter de comprendre ce qu’un artiste à voulu dire pour, qu’à notre tour, nous puissions bénéficier de son message. Partant du principe qu’une œuvre d’art est un média de communication, il faut en distinguer les caractéristiques. Voici une terrible image presque insupportable regarder.

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    Célèbre pour certains, elle est inconnue de bon nombre de spectateurs. La première étape vers sa compréhension est d’en définir l’émetteur. Il s’agit du photographe américain Nick Ut de l’agence Associated Press né en 1951 et d’origine vietnamienne. Il utilise un code, c'est-à-dire un système de signes permettant d’identifier un moyen. Dans ce cas, le code est l’image et le moyen la photographie.


    Le message est le contenu de la communication, sa description. Nous le voyons malheureusement, le sujet est terrible. Des enfants sont victimes d’un bombardement américain au napalm au Vietnam le 8 mars 1972. Sur une route déserte, cinq enfants terrorisés, pleurant et hurlant fuient, suivis de soldats américains, le lieu du bombardement figuré par une épaisse fumée. Le regard est immédiatement attiré par la fillette, de neuf ans, Kim Phuc, nue et grièvement brûlée (ce qui explique la position de ses bras et le terrible cri qu’elle émet). La structure de l’image, comprenant la perspective de la route et les divers plans sur lesquels se placent les « acteurs » de la scène conduit notre regard vers la petite Kim, au deuxième plan. L’œil ensuite revient au premier pour « entendre » les pleurs du garçon au premier plan. Plongeant enfin dans les plans successifs, nous voyons les autres enfants, les soldats et, finalement, le nuage brûlant.


    Le contexte de cette photo est évident. Dans le cadre de la guerre du Vietnam (1959-1975), les bombardements chimiques étaient monnaie courante. Les États-Unis, alliés de la République du Viet Nam, inscrivirent ce conflit dans le contexte plus général de la guerre froide en lui donnant une image fondée sur des principes et une stratégie anti-communiste. L’expansion du communisme devait être stoppée conformément à la doctrine américaine de l'endiguement, afin d'empêcher un "effet domino" en Asie orientale. Après quinze ans de combats et un lourd bilan humain, l’intervention directe et massive des Etats Unis prit fin avec la signature des Accords de Paris en 1973, soit un an après ce jour funeste.


    Il nous faut encore définir le(s) récepteur(s) du message. Par essence, une photo de presse est destinée à être publiée et vue par le plus grand nombre. Elle a donc été visualisée par le monde entier. L’image est devenue si célèbre qu’elle a reçu le Prix Pulitzer.


    En livrant une telle image au monde, le message prenait un sens particulier que nous nommerons la fonction. Le dessein de la publication a été très efficace. Il renvoie un sentiment d’injustice et d’horreur de la guerre. Les autorités américaines furent mal à l’aise car cela représentait plus une attitude générale de l’armée durant cette « sale guerre » qu’un événement unique. Le monde découvrait les fameux « dommages collatéraux ».

     

    Charles Sanders Peirce (1839-1914) a élaboré une épistémologie ou théorie de la connaissance fondée sur la sémiotique (la théorie des signes). C’est par l’application de celle-ci qu’au-delà de ce jour de 1972, la photo est devenue un symbole dénonçant les horreurs de toutes les guerres. La souffrance et la douleur, l’injustice et l’innocence sont des archétypes fondamentaux de l’être humain qui, une fois excités, ramènent à notre conscience un sentiment de dégoût et de colère. Une fois l’image sublimée par nos sens, elle atteint au statut d’œuvre d’art.

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