concerto pour la main gauche

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    J’ai toujours eu une affection particulière pour la musique de Maurice Ravel (1875-1937). Je n'ai jamais partagé les réserves que certains mélomanes portent à cet artiste qui fut assurément l'un des plus grands musiciens français de l'histoire. C'est dans cet esprit que je donnais un cours mercredi sur le fameux et terrible Concerto pour la main gauche composé entre 1929 et 1931 pour Paul Wittgenstein, le frère du philosophe, qui avait eu un bras arraché lors de la Première Guerre mondiale.

     

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    Et sous les apparences banales que l’histoire et les musicologues ont prises pour argent comptant pendant trop longtemps, on découvre désormais un homme d’une grande profondeur, d’une émotion particulièrement forte. Car la structure particulière du Concerto témoigne d'une volonté tragique qui n'a d'égale que la condensation de sa durée. Entre les épisodes guerriers, les marches funèbres, les nocturnes espoirs du piano, les insouciances rythmiques inspirées du jazz et l'effondrement final, il y a peu de place pour l'espoir. Ou, du moins, l'espoir est démenti par la catastrophe finale. Mais n'est-ce pas la nature même de l'oeuvre qui conduit Ravel à s'interroger sur le destin humain. Ce pianiste qui, avec une seule main, parviendra encore à donner l'illusion des deux, chantera, proclamera son triomphe avant de s'anihiler lui-même, de s'effondrer sous l'insouciance retrouvée, comme si l'homme ne tirait jamais leçon de l'histoire. N'est-ce pas là le message de cette oeuvre qui parle d'une renaissance, celle de l'après-guerre, mais qui annonce une nouvelle mort?


     


    Bien avant de lire des ouvrages modernes sur ce compositeur parfois dans l’ombre encore de Debussy, j’avais senti la puissance dramatique du Concerto, de la Valse ou du Boléro, le modernisme du Concerto en sol, la profonde mélancolie du Jardin féérique, la vision élargie du temps de la seconde suite de Daphnis et Chloé, la récupération toute particulière des rythmes et des gammes exotiques, tant asiatiques qu'africaines dans un propos complètement nouveau et de nombreuses autres richesses.

    Je me disais qu’il n’était pas possible que des œuvres d’une telle envergure, toutes refermées par un effondrement du monde qu’elles venaient d’illustrer, n’aient comme seul but la beauté du son.

    Esthète que ce Ravel ? Non point ! Homme qui vit dans un monde bousculé par la Grande Guerre et l’industrialisation, la vitesse et les nouveaux modes de vie. C’est comme si, à chaque œuvre, un pressentiment de tragédie amenait Ravel à préférer le monde de l’enfance, comme dans les frais contes de Ma Mère l’Oye qui, tout empreints d’une magie enfantine et malgré ses joies et ces peurs pour le préserver comme un jardin féérique, lieu de tous les rêves et de toutes les mélancolies.

     

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    C’est, à mon avis de cette duplicité entre un monde dans lequel il faut bien vivre et un univers féérique de l’enfance que nous parlent toutes ses musiques. D’une manière ou d’une autre, Ravel parvient toujours à nous émouvoir par son langage musical. 

    Séductrice, fantasque et colorée, la musique pour piano de Maurice Ravel constitue un fleuron de taille dans le répertoire des pianistes. Il dépassait bien souvent ses propres moyens techniques pianistiques et il ne jouait que quelques unes de ses propres œuvres, les autres étant décidément trop difficiles. Orchestrateur de génie, sa connaissance des timbres instrumentaux se ressent tout au long de sa production pianistique. Formé par G. Fauré au conservatoire de Paris, il découvre cette nouvelle école française plus préoccupée par les problèmes de couleur musicale que par l’élargissement de l’écriture vers un chromatisme absolu. 

    Participant activement à la vie musicale occidentale par les interprétations inspirées de son œuvre et les nouvelles compositions originales (notamment, la fameuse tournée au Etats-Unis où il interpréta de nombreuses fois sa Sonatine), il est reconnu du monde entier après avoir été accusé d’imiter Debussy. Il est d’ailleurs bien étrange de constater que les musiciens sont souvent associés par deux : Bach et Haendel, Haydn et Mozart, Bruckner et Mahler, Debussy et Ravel, … ! Pourtant, si ce n’est leur nationalité et l’époque dans laquelle ils évoluent, peu de points les rapprochent vraiment d’un point de vue esthétique. 

    Le style de Ravel possède la clarté des anciens maîtres du XVIIIe siècle Rameau et Couperin tout en utilisant nombre d’innovations rythmiques et harmoniques. Le contraste des masses sonores et leur traitement quasi orchestral s’allie à une virtuosité remarquable. Sa musique, basée essentiellement sur des évocations poétiques, est très séduisante. La mélodie joue un rôle essentiel dans l’œuvre de Ravel, tout en cherchant, à de nombreuses reprises à se dissoudre dans l’harmonie et la couleur. Plusieurs pianistes de premier plan (R. Vines surtout) furent d’ardents défenseurs de Maurice Ravel bien avant sa consécration définitive.

     

     

    La sonatine, ébauchée en 1903 en vue d’un concours de composition, ne fut terminée qu’en 1905. Publiée par les éditions Durand, cette petite pièce est un véritable bijou de finesse et d’originalité. Sa brièveté la démarque nettement des grandes sonates germaniques. Le petit quart d’heure de musique est, en outre, d’une originalité sonore remarquable. Trois mouvements la composent. Le « Modéré » initial s’inspire de la forme-sonate à deux idées principales. La modulation et l’utilisation libre des plans sonores provoquent chez l’auditeur un sentiment de mouvance et de grouillement sonore et de flux proche de l’élément liquide. Le second volet, dans le tempo d’un menuet, fait office de mouvement lent. Plus doux que les menuets français du XVIIIème siècle, il doit cependant beaucoup à l’art de l’ornementation de Couperin dans ses œuvres pour le clavecin. Mais ne nous-y trompons pas, le but de l’ornement ravélien se trouve dans la couleur qu’il génère et la résonnance du piano. Ravel le voulait « lent mais allant et surtout avec une grande rigueur de rythme » (M. MARNAT, Ravel, Ed. Fayard, Paris, 1986). Très bref, ce menuet, parfois un peu solennel, s’oppose à son trio central souple et ornementé.  

    Enfin, le final « animé » est une sorte de Toccata virtuose dont la forme rondeau s’allie au mouvement perpétuel. Là encore, l’élément liquide ne peut nous empêcher de songer aux Jeux d’eau ou, même, au piano de Liszt dans les fameux Jeux d’eau à la ville d’Este dans les Années de pèlerinage. Tous les thèmes de cette sonatine dérivent les uns des autres, souvenir lointain, mais bien présent, de l’écriture cyclique de César Franck. La pièce se termine dans la joie et la jubilation d’une virtuosité étincelante.

    Cet exemple, j'aurais pu en prendre beaucoup d'autres, illustre à quel point le paradoxe peut animer l'oeuvre de Ravel. Ainsi, même si la légère beauté de la Sonatine semble bien différente de la tragédie qui anime le Concerto pour la main gauche à la fin des Années folles, la patte de l'homme et ses caractéristiques sont bien présentes dans l'une comme dans l'autre. Et elles parviennent toujours, l'une et l'autre, à nous laisser entrevoir les interrogations de l'homme qui pense son temps... tantôt comme un magnifique segment de bonheur, tantôt comme une trajectoire inévitablement mortifère. N'est-ce pas ce que la fréquentation de la vie nous propose tous les jours?

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