concerts du printemps

  • À Val-Dieu



    La province de Liège abrite de merveilleux endroits où la nature est préservée. C’est le cas du Pays de Herve qui est un magnifique écrin de verdure, où se loge, de superbe manière, l’Abbaye de Val-Dieu, lieu convivial s’il en est.

     

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    C’est là que chaque printemps, une équipe de passionnés organise un festival musical, les « Concerts du printemps » qui, cette année, en est à sa 47ème saison, excusez du peu !  Et l’on peut affirmer que les concerts, qui se donnent dans la basilique, sont d’un exceptionnel niveau.

     

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    Et puis, aller à Val-Dieu, c'est aussi profiter des produits locaux, une superbe bière déclinée en blonde, brune ou triple brassée à l'abbaye... à consommer avec modération!


    Jugez-en ! Cette saison, l’Orchestre philharmonique royal de Liège, dirigé par Fayçal Karoui, avec le fabuleux Pierre Xhonneux à la clarinette, le superbe Quatuor Modigliani, le jeune et exceptionnel pianiste français Adam Laloum, Emmanuelle Bertrand, formidable violoncelliste et Pascal Amoyel au piano et enfin, le superbe ensemble baroque Café Zimmermann se partagent les cinq concerts. Il n’est pas trop tard pour profiter de cette aubaine musicale, puisque le festival dure jusqu’au vendredi 21 juin.

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    C’est au superbe récital d’Adam Laloum que j’assistais vendredi dernier avec un programme très ambitieux… les trois Intermezzi op.117 et les Six Klavierstücke op.118 de Johannes Brahms ainsi que l’avant dernière sonate de Franz Schubert, la géniale D.959 en la majeur. Le défi était de taille et fort risqué pour un pianiste si jeune.

    Adam Laloum est une étoile montante. Né en 1987, il a tout l’avenir devant lui. Pourtant, au moment où d’autres pianistes de son âge foncent tête baissée dans un répertoire où la virtuosité démonstrative met en valeur les qualités physiques, Laloum mise sur l’émotion, l’intériorité et le propos mature. Les opus tardifs de Brahms sont en effet des œuvres qui exposent l’interprète à la nudité de l’expression. Pas d’artifice, ici, seulement une véritable émotion automnale, celle de cet homme étrange et solitaire qui confie au soir de sa vie, au piano, son compagnon de toujours, ses sentiments les plus intimes. C’est dire qu’il faut aller droit au cœur de l’homme, au cœur de l’humanité.

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    Johannes Brahms (1833-1897)



    On dit qu’il faut avoir beaucoup vécu pour aborder ce répertoire et n’avoir cure de la démonstration. C’est exactement ce que Monsieur Laloum propose aux auditeurs en les transportant dans des mondes remplis de cette poésie crépusculaire. D’une rare finesse, son toucher est à la fois sombre et plein de nuances. Je vous avoue que ces pièces figurent parmi mes préférées de Brahms. Les grands pianistes (j’ai un faible pour l’interprétation d’Ivo Pogorelich) parviennent à nous laisser entrevoir l’essence même de la musique. Laloum est de ceux-là et malgré son jeune âge, il fait preuve de cette exceptionnelle maturité qui vous transporte quarante minutes durant à travers la pensée humaine.


    C’est comme si Brahms s’était soudain trouvé là, dans la basilique, à improviser avec émotion ces « petites formes » si remplies d’émotion. Regards sur un passé révolu, sur d’hypothétiques amours enfouis au plus profond de l’âme… ou, tout simplement, expression sublime de la quintessence du romantisme allemand qui sait, mieux que quiconque, mettre en valeur cette « Sehnsucht », ce vague à l’âme, cette langueur, ce désir ardent… non, décidément, c’est intraduisible ! La lumière de l’église, au soleil couchant ajoutait encore à l’esprit crépusculaire des pièces jouées. Formidable moment hors du temps, la soirée commençait bien !

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    Un nouveau cd Brahms pour Adam Laloum... à ne pas rater. Au programme:

    Johannes Brahms
    Variations sur un thème original en ré majeur, op. 21 n° 1
    Klavierstücke, op. 76
    2 Rhapsodies, Op. 79
    3 Intermezzi, Op. 117


    Car la seconde partie était consacrée à une seule et gigantesque œuvre, ce volet central du triptyque ultime de Frans Schubert. D.959… rien qu’à évoquer le numéro, on est en droit de frémir. Il s’agit là d’une des œuvres les plus profondes de cet homme qui allait disparaître deux mois plus tard à l’âge de 31 ans ! Et quelle maturité d’écriture pour un « jeune musicien qui promet » comme aimaient le nommer les critiques de l’époque ! Oui, sauf que Schubert avait une maturité exceptionnelle et qu’il était sans doute conscient de composer là des œuvres particulièrement graves, tragiques même.

     

     

    Il est désormais loin le modèle mozartien de la sonate que des musicologues en mal de références voudraient encore y trouver. Rien de commun ici, si ce ne sont les quelques basses d’Alberti qui accompagnent parfois les thèmes. Tout est romantique dans l’esprit. Expression du tragique, contemplation du temps, expression de l’individu et de cette intimité qui émeut chaque auditeur en fonction de ce qu’il est lui-même. Qu’on ne s’y trompe pas, jouer ces dernières sonates, c’est un acte d’une grande humanité. Entrevoir la déchirure de Schubert, résonner à sa solitude, contempler la mort et de destin de face, rêver à un illusoire passé et finir par vouloir chanter, chanter à tout prix, voilà un programme que peu de pianistes parviennent à doser.

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    Franz Schubert (1797-1828) peint par G. Klimt



    Et la aussi, le miracle s’accomplit. Adam Laloum sent Schubert comme s’il l’avait connu, comme s’il l’accompagnait dans son éternelle errance, formidable voyage du « Wanderer » obligé trop tôt à prendre congé de la vie. La fin, profondément tragique appelle la dernière sonate, moment ultime où le compositeur croit enfin apprivoiser la mort… le jeune homme et la mort ! En attendant, ce dernier mouvement de la sonate en la majeur cite ce superbe lied « Au printemps » qui se souvient des temps meilleurs.

    Au printemps

    Assis tranquillement sur la pente de la colline,
    Je vois le ciel si clair,
    La brise joue dans la verte vallée.
    C'est là qu'aux premiers rayons printaniers
    J'étais alors si heureux, hélas.

    C'est là que j'allais à ses côtés,
    Si confiant et si proche,
    Et que dans la source profonde de la roche sombre
    Je voyais le ciel, bleu et clair,
    Et la voyais, elle, dans le ciel.

    Regarde, déjà le printemps coloré
    Nous lance un regard de bourgeons et de fleurs !
    Toutes les fleurs ne sont pas les mêmes pour moi
    Je cueille plutôt celles de la branche
    Qu'elle préférait, elle !

    Car tout est encore comme autrefois,
    Les fleurs, les champs ;
    Le soleil ne brille pas moins,
    La source ne reflète pas moins aimablement
    L'image du ciel bleu.

    Seules changent la volonté et les rêves,
    Les désirs et les combats,
    Le bonheur amoureux s'envole au loin,
    L'amour reste seul,
    L'amour et, hélas, la peine.

    Oh si seulement j'étais un petit oiseau
    Là-bas sur la pente de la prairie,
    Alors je resterais sur cette branche,
    Et je chanterais une douce chanson sur elle,
    Tout l'été.

    (Traduction française d'Odile Bénassy)

     

     

     


    Et puis amnésie, le poète ne se souvient plus du bonheur de jadis. Les dernières notes de la sonate, en pleine fureur, citent le début du premier mouvement, comme si tout ce parcours n’avait servi à rien. Les silences amnésiques de la fin en témoignent et nous plongent dans les larmes… Une fois le silence revenu…la contemplation de l’infini… sauf qu’un auditeur, sans doute trop pressé d’en finir, s’est mis à applaudir avant la fin du dernier son. On aurait voulu un peur entendre le silence avant d’acclamer ce formidable pianiste qui avait déjà montré toute son émotion schubertienne (D.894) lors d’un concert à la Salle philharmonique de Liège il y a quelques temps. Des récitals de cette sorte, on en redemande… évidemment !

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