contemplation

  • Introspections



    Dans la continuité d'une réflexion sur le temps musical, je reviens aujourd'hui sur la sublime grande Sonate, dite Fantaisie, en sol majeur D. 894 de Franz Schubert (1797-1828). Cette œuvre étrange, longue, sinueuse et en partie contemplative figure au rang des plus extraordinaires œuvres jamais écrites pour le piano. Elle se situe entre deux triptyques particulièrement attachants, celui de 1825, qui comporte les sonates en ut majeur inachevée D. 840, celle en la mineur D. 845 et celle en ré majeur D. 850, et celui des dernières et sublimes sonates D. 958, 959 et 960. C’est dire l’importance de cette sonate en quatre mouvement qui, en 1826, nous offre ce que Robert Schumann considérait comme « la plus parfaite de toutes quant à l’esprit et à la forme ». Je vous livre ici, en vrac, quelques sentiments très personnels au sujet de l’extraordinaire premier mouvement.

     

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    L’histoire de l’œuvre est assez inhabituelle pour être mentionnée brièvement ici. Dès sa composition, la sonate fut dédiée à Joseph von Spaun, un ami intime de Schubert. L’éditeur Hasslinger la publia aussitôt, ce qui est très rare pour les œuvres du jeune viennois, mais, et c’est bien là la preuve d’une incompréhension face à cette musique, comme quatre pièces différentes et sans rapport entre elles. C’était, évidemment, bien plus rentable de publier quatre pièces en volumes séparés qu’une énorme sonate. Le gigantesque premier mouvement fut nommé « Fantaisie », le deuxième « Andante », comme un impromptu ou un moment musical, le troisième « Menuetto », par son caractère de danse et le dernier comme « Allegretto » en fonction de son tempo et de son apparence joviale. Pourtant, Schubert avait bien conçu son architecture comme une seule sonate en quatre mouvements. C’est comme cela qu’on la joue désormais, c’est heureux ainsi.

    Car le terme « Fantaisie » qui sert à nommer le premier mouvement s’accorde assez mal avec une structure de forme sonate très classique et le message poétique que Liszt, grand admirateur de l’œuvre nommait un «poème virgilien». Ce qui, à la décharge de l’éditeur, pourrait, à la rigueur faire penser à une fantaisie est l’usage d’un tempo inhabituel dans le cadre de la forme sonate. Le molto moderato e cantabile qui ouvre l’œuvre est donc un mouvement lent, contemplatif, qui nous plonge au cœur même du temps schubertien qui a fait peur à plus d’un pianiste. C’est pourtant un élément crucial de l’écriture de Schubert : le temps. Et lorsque je parle de cette notion, j’aime l’opposer avec le temps de Beethoven qui est le vrai moteur de son œuvre. Beethoven nous conduit le plus souvent dans une direction et un combat existentiel. Schubert, c’est, au-delà de l’esprit du Wanderer que j’ai souvent évoqué, le sentiment d’immobilité, d’intériorité. Celui-ci nous bouleverse… à la condition que le pianiste ait bien pris la mesure de ce temps… Attention, je ne vous dis pas quel tempo il faut prendre, cela dépend de la salle, de l’instrument, de l’état d’esprit du musicien et peut-être même de celui du public. Mais  ce molto moderato doit offrir à l’auditeur le caractère de la lenteur, à la limite même de l’arrêt, à la frontière du silence.

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    Le premier thème immobile et contemplatif.



    Le premier thème est cette immobilité contemplative. Il se déploie lentement comme un choral dont le cantus firmus (la mélodie principale) serait l’essence même du chant intérieur. Descente au plus profond de soi-même donc… à moins que ce soit la plongée au cœur même de l’espace en une nouvelle dissolution du temps… L’image qui me vient toujours à son écoute est celle d’un ciel sans limite où les nuages et le ciel bleu jouent lentement à cache-cache dans l’immensité céleste… un peu comme si, couché dans l’herbe, on pouvait observer cet univers infini, entre clarté et nuages gris, se mouvoir lentement. C’est que notre âme vibre à son écoute  et à sa contemplation! Et comme souvent, elle est à l’égale des nuances du ciel !  Idéal à atteindre ? Abolition de toutes les souffrances ? Plénitude légèrement teintée de mélancolie ? C’est tout cela à la fois. On n’est pas loin des grandes méditations orientales dans cette vision cosmique de l’homme.

     

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    La variante du second thème, avec ses sonorités de boite à musique, sa chute terrible et son motif conclusif.



    Schubert et le chant… N’est-ce pas là l’essence de son art, la mélodie, le lied, encore et toujours poétique, viennois, certes, mais tellement intime, tellement individuel ? Le second thème déploie ce chant, doublé par les octaves de la main droite et accompagné par une doux balancement, presque dansant. Il déploie bientôt sa variante, faite de notes plus rapides, on pense à Gretchen au rouet, on sent le temps filer, couler. Il se fait insaisissable, comme un souvenir, cocon dans lequel on se réfugie et où l’on oublie le temps présent. Combien de fois ce refuge du « jadis » a hanté le pauvre Schubert, combien de fois le poursuivra-t-il dans les deux dernières années de sa brève existence? Et on aimerait l’entendre encore se développer en arabesques, prendre ses allures de variations, comme une sorte de boîte à musique qui déploie ses sortilèges, chanter, sonder, comme plus tard chez Bruckner, la profondeur spirituelle de l’âme et le souvenir d’un monde meilleur. Mais stop ! Une gamme descendante nous ramène à la réalité du monde et un motif conclusif triste et bref, de quatre notes seulement, étrange lui aussi en son balancement ramène l’esprit du premier thème en refermant cette exposition de sonate inoubliable.

     



    Arrive alors la partie du développement, basée presque exclusivement sur le premier thème, mais ô combien métamorphosé. Il trouve des accents de fortissimos, des dérives harmoniques saisissantes, la contemplation ramène l’idée de l’errance, celle du Wanderer, l’image de la tragédie intérieure du compositeur, celle qu’il connaît depuis 1823 et la découverte de sa maladie et d’un destin funeste. Le désarroi… l’expression de la douleur… et l’espoir de la contemplation qui disparaît en de larges accords frappés triple forte, profondément tragique. Schubert semble nous dire que ce monde de la paix n’est pas pour lui. Deux fois, et seulement deux fois dans ce développement, survient l’esprit du second thème… et avec lui l’aspiration à retrouver le cocon… sans succès, la métamorphose du premier thème reprend de plus belle, déploie son terrible désespoir, geste ultime de révolte. Toujours est-il que la grandeur tragique de ce premier thème déployé en ut mineur fait jaillir sur l’esprit du mouvement ce sentiment sinistre de l’ombre de la mort. Et pour Schubert en cette année 1826 (il a seulement 29 ans !), c’est un mélange d’angoisse et d’aspiration. Désir de mort et peur de la mort, voilà un paradoxe banal que les psychologues ont révélé depuis si longtemps qu’il ne nous étonne même plus. Reprenons-le à sa juste mesure pour en comprendre toute l’ampleur chez le jeune homme confronté à la mort.

     



    Et puis c’est la réexposition, le retour des thèmes dans leur tonalité originale, sol majeur réputé si lumineux et ici si nuancé. La forme sonate exige un changement de tonalité à la réexposition. Schubert souvent l’évite et propose la redite, dans la même couleur, de ses thèmes. Constat d’échec, puisque le développement a été inutile. Pas de lutte beethovenienne, pas dévolution, pas de cause à effet, rien qu’un fataliste retour des mêmes affects, des mêmes désirs, des mêmes douleurs. Que cette monotonie est bouleversante ! Je vous parlais hier du temps et de l’espace. C’est comme si Schubert aspirait, dans sa contemplation, à quitter le temps pour rejoindre l’espace… dans une ultime dissolution! Mais cela n’est possible que dans la mort… peut-être ! Alors, à la frontière du silence, aux limites du temps, le mouvement s’éteint et laisse enfin place à la résignation et à l'abolition de l'être.

     



    Ce mouvement est une expérience existentielle majeure, tant pour le pianiste que pour l’auditeur. Il nous emmène au cœur même de l’émotion individuelle et touche chacun en fonction de ce qu’il est. Pas d’objectivité ici, seulement l’émotion, la quête personnelle. Jouer Schubert, c’est se dévoiler, c’est mettre à nu le fond de son être et le partager avec ceux qui auront la sagesse, la force parfois, et l’envie d’écouter une intimité que le mot est faible à révéler. Mais écouter Schubert, c’est partir dans cette recherche de soi-même, dans cette errance qui toujours nous oblige à nous reconnaître tels que nous sommes. Le voyage exige toute l’humilité des grandes introspections.





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