cordes pincées

  • Poète, prends ton luth...

    Les instruments à cordes avec manche existent en Europe depuis le haut Moyen-âge. Leurs dénominations à cette époque est très confuse et la meilleure source d’information, au-delà de traités illisibles, est l’iconographie.


    Il semble que le luth fut introduit en Europe au XIIème siècle par les Maures avec son nom arabe « al’ud » qui est devenu « laud » en Espagne puis « lut » en France. C’est un instrument caractéristique des peuples orientaux. Son dos courbé est un souvenir du très lointain et rudimentaire instrument dont la caisse de résonnance consistait en une simple gourde ou demi-gourde couverte de cuir.

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    L'iconographie la plus ancienne connue à ce jour, représentant un instrument à cordes
    avec caisse de résonance et manche, date d'environ 2500 ACN. Il s'agit d'une tablette
    d'argile cuite trouvée à l'emplacement de l'ancienne ville mésopotamienne de Nippour,
    jadis ville sainte des Sumériens. On y distingue modelé en relief, un être humain en
    position assise avec devant lui un chien la gueule ouverte et la queue recourbée. Le
    personnage tient son instrument, une petite boîte ovale au long manche, horizontalement
    devant la poitrine, les doigts de la main gauche posés sur la touche et la main droite à la
    hauteur de la caisse. Les rapports de longueur entre le résonateur (ou caisse de
    résonance) et manche laissent supposer que ce dernier traverse la caisse de part en part,
    procédé assurant une statique sans problèmes. Une ou plusieurs cordes sont simplement
    attachées au bout du manche. Malgré le fait qu'il s'agisse là de la première
    représentation d'un instrument à cordes, cela indique le résultat d'un long développement
    plutôt qu'une invention spontanée.



    Tous les instruments de musique de cette forme comme le rebec ou la mandoline sont d’influence perse, arabe et maure. Ils ont atteint l’Europe par la Méditerranée, d’abord la Grèce dès l’antiquité (lyre d’Apollon) et l’Italie ensuite. Puis, au Moyen-âge, avec les invasions arabes et musulmanes, ils s’implantèrent dans l’Europe entière.

     

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    Sêtar persan



    Dès le IXème siècle, on trouve dans le Psautier d’Utrecht et de Saint Gall la représentation d’une sorte de luth à long manche fin analogue au « sêtar persan » (luth spécifiquement iranien, petit instrument à la caisse de résonnance hémisphérique en mûrier et un long manche droit ; il comportait deux, trois ou quatre cordes) dont le manche était muni de  frettes.

    D’autres instruments de la famille du luth apparaissent aux XIème et XIIème siècles : la mandore ou mandole qui est un petit luth à quatre cordes, instrument des jongleurs, et la citole, qui a une table d’harmonie analogue à celle du luth, mais dont le dos est plat. Cette dernière est un intermédiaire entre le luth et la guitare qui possédera, elle aussi, son évolution à travers les siècles.

    Le luth doit être considéré comme l’un des instruments les plus beaux à regarder aussi bien que comme l’un des plus intimes sous le rapport de la sonorité. Il fut sans doute l’instrument le plus populaire aux XVème et XVIème siècles.

     

    J. Dowland (1563-1626), Flow my Tears, chanson au luth

     



    Son corps se compose d’une table d’harmonie plate décorée d’une à trois rosaces et d’un dos bombé formé de lamelles juxtaposées. Le manche est divisé en touches représentant, comme sur la guitare moderne, les demi-tons, au moyen de sillets en boyau de chat et mobiles noués derrière le manche exactement comme sur les violes de gambe. En réduisant ou en allongeant l’espace entre deux frettes, on pouvait sensiblement corriger la justesse de l’instrument.

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    La tête du manche est courbée à angle droit. À son extrémité, se trouve le cheviller. Sa garniture consiste le plus souvent en six cordes doubles, deux cordes basses doublées à l’octave, trois medium doublées à l’unisson et la plus haute (chanterelle) est simple. Onze cordes donc.

    Au XVIIème siècle, une grande série de luths a formé une véritable famille de sept membres répertoriés par Praetorius en 1619 dont le plus aigu est le « petit luth » et le plus grave le « grand luth basse ». L’instrument s’accorde de manière différente en fonction de l’époque. On distingue, par exemple, le « vieux ton » au XVIème siècle, sol-do-fa-la-ré-sol du grave vers l’aigu et l’accord « nouveau » au XVIIème siècle, la-ré-fa-la-ré-fa. Des cordes supplémentaires de basses étaient souvent tendues en dehors du manche. Ils donnèrent alors des instruments assez grands et de toute beauté comme les archiluths, les théorbes ou autres chitarrones, instruments appelés à jouer un répertoire solo ou à tenir la basse continue de l’époque baroque.

    Le système d’écriture du luth est la tablature. C’est une notation simplifiée qui consiste à représenter le doigt sur la touche, c'est-à-dire le moyen matériel pour produire le son désiré au lieu du son lui-même dans la notation traditionnelle. Six lignes parallèles représentent donc les six jeux de cordes (la plus aigue se trouve en haut, sauf en Italie où le système est renversé).

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    Tablature de luth dans le traité Delitaie musicae, Utrecht, 1612

     



    Au-dessus de chacune de ces lignes sont placées des lettres (des chiffres en Italie) correspondant aux cases où doivent se placer les doigts de la main gauche (a : indique la corde à vide, b : indique le doigt sur la première case, c : le doigt sur la deuxième case et ainsi de suite jusqu’à i). Au dessus de la portée, on indique les valeurs rythmiques. Ces dernières ne sont indiquées que lorsque des rythmes inégaux se succèdent. Ainsi si tout un passage doit se jouer en croches, on indiquera seulement la première. Une nouvelle indication surviendra au changement de rythme.

    La technique de jeu du luth a beaucoup évolué au cours de la renaissance et de l’époque baroque. En effet, le luth était devenu, petit à petit, un instrument très populaire avec un répertoire considérable. Si au cours du Moyen-âge il semble qu’il n’y ait pas de musique écrite destinée au luth, on sait que l’instrument était joué avec un plectre en os. La musique était entièrement livrée à l’inspiration du musicien et on considère généralement qu’elle n’était pas encore polyphonique. Aucun traité ne vient témoigner de cette époque, mais une bonne iconographie compense malgré tout cette absence de documents.

    C’est vers la fin du XVème siècle qu’une première évolution se fait sentir. L’usage du plectre perd de sa popularité car il interdit la polyphonie. La technique de base est ainsi transformée. Accords et contrepoints sont désormais possibles. On confie donc à l’instrument des transpositions de musiques vocales. Petit à petit, une musique spécifiquement adaptée au luth voit le jour et un répertoire très abondant apparaît au cours du XVIème siècle. Pour encore développer le jeu polyphonique, les doigts de la main droite sont tous utilisés à l’exception de l’auriculaire qui se dépose sur la table d’harmonie pour être un support de la main.

     

     



    Vers la fin du XVIème siècle, les traités d’Adrien Leroy et des anglais du début du XVIIème siècle nous donnent des renseignements très précis sur la tenue de l’instrument. Le luth devait être tenu de telle manière qu’il n’entrave pas la liberté de la main gauche, pouce placé derrière le manche, le bras gauche devait être détaché du corps. Le pouce de la main droite devait se tenir parallèle aux cordes afin de pouvoir les frapper de haut vers les bas. On « pinçait » les cordes entre la rose et le chevalet, mais on pouvait déplacer la main vers le manche (sonorité plus douce) ou vers le chevalet (sonorité plus métallique). « Le luth est estimé en France le plus noble de tous [les instruments], soit à raison de la douceur de ses chants, le nombre et l'harmonie de ses chordes, son estenduë, son accord, & la difficulté qu'il y a de le toucher aussi parfaitement, que les sieurs l'Enclos, Gautier, Blanc-rocher, Merville, le Vignon, & quelques autres qui vivent maintenant. » (Mersenne 1636)

     

    Luth A late 1630's portrait that might be Jacques Gaultier, by Jean de Reyn..jpg

    Portrait du luthiste Jacques Gaultier par Jean de Reyn, vers 1630.

     

    On estime que le tournant entre le XVIème et le XVIIème siècle voit naître des milliers de pièces pour luth seul ou accompagné d’autres instruments. Son répertoire est aussi vaste que celui du piano à l’époque romantique ! Pourtant, si à la fin de l’époque baroque l’instrument est totalement abandonné en Angleterre (après J. Dowland, le grand compositeur du luth élisabéthain), il persiste encore quelques décennies en France et en Allemagne. On connaît les œuvres tardives mais sublimes de Silvius Leopold Weiss ou Jean-Sébastien Bach ou encore celles des français sous Louis XIV dont Robert de Visée est l’un des plus illustres représentants.

     

    Silvius Leopold Weiss (1687-1750)

     


    Le luth finit par disparaître avec l’arrivée d’instruments plus sonores et de salles plus vastes. Son succès reste explicable par sa capacité à jouer les nuances de dynamique, à s’exercer à la polyphonie tout autant qu’à l’accompagnement d’autres instruments  ou de la voix. Avec la musique galante, les compositeurs se tournèrent vers le clavecin ou même les premiers piano-fortes, vers les violons et la formation progressive de l’orchestre symphonique. Pourtant, pendant deux siècles, le luth fut l’instrument roi par excellence. Il fallait lui rendre cette justice.

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