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  • État d’esprit



    Comme la perception des choses est tributaire de l’état d’esprit dans lequel nous nous trouvons ! J’en faisais encore l’expérience récemment. Je donnais un cours qui balayait rapidement l’histoire de la musique classique d’Amérique du nord. Arrivé au moment d’ évoquer la personnalité pour le moins controversée de John Cage (1912-1992) et après avoir introduit le sujet en insistant sur le fait qu’il fut l’élève de Schoenberg, qu’il fut un philosophe et un compositeur inspiré par les expériences musicales de tous genres, je signalais qu’il n’avait pas « composé » que ces fameuses 4 minutes et 33 secondes de silence pour piano et que, même, la démarche provocatrice n’était pas vraiment différente du Carré blanc sur fond blanc peint par Kasimir Malevitch en 1918.

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    L’époque des expériences et la réflexion sur le silence ou sur le vide est une démarche parfaitement louable et humaine. C’est aussi une manière « révolutionnaire » de s’insurger contre le conformisme d’une certaine société bien-pensante et engourdie dans ses certitudes. Mais mon propos n’était pas là et je voulais tester, expérimenter la capacité des mélomanes à faire abstraction de leur état d’esprit négatif face à ce compositeur insolite.

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    John Cage



    J’ai donc fait écouter cette petite pièce pour piano préparé, Prélude for Meditation, qui ne dure qu’une minute et demie. J’avais pris soin d’expliquer le principe du piano préparé, un instrument tout à fait normal dans lequel on a entravé les cordes en plaçant des objets divers entre les cordes ou dans la mécanique. Résultat, le son est altéré et le sacrosaint piano de Chopin et de Liszt devient une sorte d’instrument à percussion étrange.

    John Cage avait eu l’idée de préparer ses pianos lorsque, en 1938, on lui avait demandé d’écrire un ballet. Comme il travaillait surtout avec des percussions, il avait imaginé une musique utilisant ces instruments dont la variété des rythmes s’adapterait à merveille à l’art de la danse moderne. Mais la salle où devait avoir lieu le spectacle ne pouvait pas accueillir une grande formation de percussions en plus du corps de ballet. Il compensa ce manque de place en altérant le seul piano de la salle qui devenait ainsi, à lui seul, un ensemble de percussions.

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    Henry Cowell en 1924



    En faisant cela, Cage se rappelait des premières expériences en la matière de son collègue Henry Cowell (1897-1965). Ce dernier avait demandé dans certaines de ses œuvres pour piano à l’interprète d’aller pincer les cordes de l’instrument et d’entraver la vibration de celles-ci avec des objets divers. Cowell avait appelé son procédé le « String Piano ». On se souviendra encore que bien avant cela, un belge avait inventé le piano luthéal dont une mécanique externe venait transformer le timbre original de l’instrument. Ravel en avait fait usage dans l’Enfant et les Sortilèges en 1925 (relire ici le billet consacré au luthéal).

    Chez Cage, c'est un « piano préparé » né du hasard, les tonalités se définissent selon le matériau utilisé, la taille des différents corps utilisés et leur emplacement. Les corps métalliques (boulons, vis, pièces de monnaie, etc.) produisent les tonalités des instruments à percussion métallique, et les corps en bois ceux des instruments en bois. Le verre, le plastique, le caoutchouc, le tissu, etc., peuvent également être utilisés. Ce piano préparé, Cage le considérait comme «un ensemble de percussion confié aux mains d'un seul interprète ».

    Autant dire que dans l’assemblée, mes auditeurs s’apprêtaient à rire des sonorités et du grotesque de la démarche. Comment oser utiliser un grand Steinway de cette manière. Ce qui se présentait comme un véritable sacrilège fut écouté de manières diverses. Il y en avait qui souriaient à chaque sons, d’autres qui soupiraient pendant les silences, d’autres encore qui montraient ostensiblement qu’ils n’écoutaient pas, d’autres, enfin, qui semblaient intéressés par la démarche et agréablement surpris par le son de ce piano. Quant à moi, je préparais mon coup…



    Un coup qui allait consister à signaler que cette musique qui paraît si provocatrice, si minimaliste et si étrange, ne l’était qu’à cause de mon propos introductif et des a priori que j’avais créés. En effet, il suffit d’oublier que c’est John Cage le compositeur et que c’est de la musique américaine et de se conditionner pour y entendre des gamelans indonésiens ou, mieux encore, des bols tibétains, pour ne plus trouver cela scandaleux. Alors, soudain, ce qui semblait difficile pour les nerfs, ce qui semblait iconoclaste et nihiliste devenait relaxant, spirituel, expérience sur le son, son attaque, sa résonnance, réflexion sur la proximité entre le son et le silence…, bref une musique tout à fait honorable, philosophique et sacrée. Finalement, le Prélude pour méditation portait bien son nom… !



    Que conclure de cela ? D’abord, c’est que les auditeurs sont animés par un jugement de valeur avant même d’écouter la pièce. Le nom du compositeur… ? Et déjà on aime ou on n’aime pas ! Dans notre société codifiée et dirigée par un « bon goût » diplomatique, nous avons perdu une bonne part de notre curiosité. Nous avons oublié que ce qui compte n’est pas l’emballage, mais que c’est le contenu. Avec un état d’âme disponible et ouvert, nous parvenons à comprendre et à apprécier des choses que nous n’aurions jamais imaginées. Cette capacité à s’ouvrir à l’autre, sans jugement, nous enrichit de manière essentielle, non pas pour une érudition théorique, on se fiche d’avoir écouté John Cage ou un moine tibétain, mais parce que nous prenons conscience qu’à travers les différences culturelles des uns et des autres, tous les hommes sont animés des mêmes fondements. Alors s’ouvrir, c’est accepter que la différence de l’autre résonne, finalement, comme une convergence. Voilà qui mériterai de plus amples développements car en déployant de tels états d’esprits, il nous devient loisible d’aller vers plus d’empathie et de compréhension de ceux qu’on croit tellement éloignés de nous. À méditer… !

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