cri

  • Kundry



    Si l’on parle toujours de Parsifal, le rédempteur et d’Amfortas, le roi pécheur, il est bien utile de dire quelques mots de Kundry, le seul personnage féminin d’envergure dans l’ultime drame wagnérien.

    Ce qui frappe d’abord, lorsqu’on se penche un peu sur cet étrange personnage, c’est sa double nature. Au service du roi dans le premier acte, elle parcourt le monde pour lui trouver des baumes susceptibles d’apaiser un peu ses douleurs. Au service de Klingsor, le chevalier déchu qui met tout en œuvre pour nuire au royaume du graal et qui a réussi à pervertir Amfortas ainsi que nombre de ses hommes, au deuxième acte, elle est séductrice, perfide et rusée. Son but, ordonné par son maître est de perdre Parsifal. Elle adopte alors une attitude qui allie l’affectif maternel à la sensualité d’une maîtresse. Enfin, dans le dernier acte, Kundry est au service de Parsifal et, telle Marie-Madeleine, lave, oint les pieds de l’élu et les essuie avec ses cheveux. Le premier acte de compassion de Parsifal, une fois roi, sera d'ailleurs de baptiser Kundry et, ainsi de la libérer de réincarnations successives qui l’habitent depuis la nuit des temps.

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    OLIVE FREMSTAD dans le rôle de KUNDRY, ACT I
    photograpie de Mishkin (1913)



    Personnage très étrange donc qui peut nous faire penser à l’illustration des hantises des romantiques à l’idée de la présence d’un double de soi-même ou d’une multiplicité des personnalités de l'individu, un leitmotiv du XIXème siècle illustré par tous les arts. On peut aussi y voir le principe des réincarnations successives qui sont présentes dans le bouddhisme tel que l'Europe romantique le percevra tout en l'adaptant aux principes chrétiens. Mais s’arrêter à ces images s'avère rapidement restrictif et incomplet.

    Kundry, la diablesse originelle (Urteufelin), comme la nomme Klingsor, subit de plein fouet une malédiction consécutive à sa faute originelle. Présente durant la Passion du Christ, elle se serait moquée la Cricufixion et serait, depuis, ballotée, par une malédiction infinie, en réincarnations successives, entre le besoin de faire le bien et l’incapacité à quitter son état de sauvageonne. Son errance se présente donc comme éternelle à moins qu’un « deus ex machina », pur et bon (Parsifal) ne vienne lui offrir la Rédemption en reproduisant le geste de Charité du Christ et en lui pardonnant. Son malaise existentiel est donc gigantesque et sa souffrance sans limite.

    C’est ce dont ses cris doivent témoigner. Deux hurlements, l’un au début du deuxième acte, lorsque Klingsor la réveille de son terrible sommeil pour lui ordonner de perdre Parsifal en le séduisant, l’autre au début du dernier acte, lorsqu’elle se réveille dans la clairière printanière, le jour du Vendredi Saint. Ce dernier cri s’apparente plus à un gémissement qu’à un hurlement, mais il témoigne, lui aussi d’un profond malaise, d'une souffrance existentielle.

    Le premier cri, le plus spectaculaire, n’est pas écrit dans la partition. Comment l’écrire, d’ailleurs ? Il est mentionné par écrit avec les didascalies, d’abord « Elle fait les gestes d’une femme qui s’éveille et finalement pousse un cri horrible », puis « Kundry fait entendre un hurlement de plainte qui va décroissant, de la plus grande violence jusqu’à d’inquiets gémissements ». Ces indications s’intercalent dans la scène qui voit le magicien Klingsor réveiller la femme en la nommant de toutes les manières mystérieuses, façon symboliste de suggérer les facettes inquiétantes du personnage. Le cri est donc laissé à l'appréciation de la chanteuse et du chef d'orchestre qui la dirige. C'est dire que l'ampleur et la vérité du cri témoignent de la perception et de l'investissement que les musiciens auront placés dans le rôle de Kundry.


    Le passage du Cri de Kundry, à partir de 4 minutes et 43 secondes, par C. Ludwig

     



    En vérité, il s'agit de faire en sorte que le cri glace l'auditeur afin qu'il ressente tout l'effroi éprouvé par Kundry à chacun de ses réveils. Un cri qui s'apparente, il me semble, au terrible Cri de Edvard Munch, l'une des œuvres les plus célèbres de l'histoire de la peinture. Les quatre versions du Cri (en norvégien : Skrik)  ont été peintes entre 1893 et 1917. Cette œuvre, symbolisant l'homme moderne emporté par une crise d'angoisse existentielle, est souvent considérée comme l'œuvre la plus importante de l'artiste. Le paysage au fond est Oslo, vu depuis la colline d'Ekeberg. « Je me promenais sur un sentier avec deux amis — le soleil se couchait — tout d'un coup le ciel devint rouge sang je m'arrêtai, fatigué, et m'appuyai sur une clôture — il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir de la ville — mes amis continuèrent, et j'y restai, tremblant d'anxiété — je sentais un cri infini qui se passait à travers l'univers et qui déchirait la nature. »

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    Ainsi, comment ne pas voir en Kundry l'essence de l'anxiété, l'infini d'un cri qui déchire la nature? Comment oublier que sa damnation est aussi terrible que celle d'Amfortas, aussi insupportable que celle de tous les êtres humains dont la souffrance existentielle qui, après avoir peuplé leur sommeil de ses cauchemars, se réveille chaque matin dans l'angoisse d'une nouvelle vie... sans fin? C'est cela, Kundry est terriblement liée au temps. Elle en est prisonnière, comme ce Hollandais volant qui, dans un vaisseau fantôme, est condamné à errer jusqu'à la fin des temps. L'image est forte parce qu'elle est universelle. Pour ces errants, seule une rédemption mettra un terme aux souffrances. Est-ce à dire que l'amour qui les libérera, Senta pour le Hollandais et Parsifal pour Kundry? Mais pas n'importe quel amour! Ce que Wagner exprime durant tous ces opéras, et qui trouve sa force définitive dans Parsifal, c'est cet amour ultime, sans compromis, sans condition, un amour qui s'apparente à la compassion, mais qui la dépasse, un amour qui pourrait bien être cet « Agapè », l'un des mots grecs pour désigner l'amour.

    « Agapē (ἀγάπη) est le mot grec pour l'amour « divin » et « inconditionnel », complétant la liste des mots grecs pour dire amour : Éros (l'amour physique), Agape (l'amour spirituel), Storgê (l'amour familial) et Philia (amitié, lien social). Les philosophes grecs du temps de Platon l'utilisaient dans un sens supposé universel, c'est-à-dire opposé à un amour personnel ; cela pouvait signifier l'amour de la vérité, ou de l'humanité.

    Le terme est utilisé par les chrétiens pour décrire l'amour de Dieu, tel qu'il est décrit dans la Bible, envers les hommes. C'est notamment le mot employé tout au long du Nouveau testament (rédigé en grec par ses différents auteurs), pour la qualité d'amour totalement désintéressé dont Dieu seul est capable, mais qu'il propose de donner à ses disciples par le Saint Esprit. Un passage très explicite se trouve dans l'Évangile selon Saint Jean, 21, 15 et suivants, qui relate une conversation au cours de laquelle Jésus demande à son disciple Saint Pierre « s'il l'aime », employant le verbe « agapao », Pierre ne pouvant répondre mieux qu'avec « phileo » (Wikipédia).

    On le voit, cet amour avec un grand « A » est celui qui seul peut donner la Rédemption car il s’agit là du geste le plus grand qu’un homme puisse faire pour les siens et il nécessite cette bonté pure, résultat, pour Wagner, d’une initiation et synonyme d’un renoncement complet synthétisant la pensée orientale et occidentale.

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    Le Gruppetto de l'Amour (en rouge) qui suit le motif de la douleur au moment du baptême de Kundry

     



    C’est ce que le compositeur veut signifier lorsqu’il prolonge, son leitmotiv chromatique de la douleur par le gruppetto, symbole de l’Amour rédempteur. Et ce thème est présent aux moments cruciaux de Parsifal : dans le Prélude, où il est présent comme la clé de l’œuvre entière, dans la Musique de Transformation du Premier acte (vous l’avez entendu hier) ainsi que dans le baptême de Kundry par Parsifal au Troisième acte. C’est ce geste qui génère le sublime Enchantement du Vendredi Saint. Alors, il distille la paix totale, la libération qui, pour Kundry, signifie enfin la mort dans la paix. Le cri de Kundry, in fine, se résume à un énorme besoin d’Amour… nous pas ?


    Le Baptême de Kundry et l'Enchantement du Vendredi Saint. Le Gruppetto en question s'entend après 3'05".

     

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