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  • Sacrée émotion!

    J’aimerais, en ce vendredi saint, prolonger un peu le cours que j'ai donné ce matin et revenir sur l’une des plus émouvantes musiques que le grand Jean-Sébastien Bach nous a laissée, le fameux air pour alto de la Passion selon Saint Jean « Tout est accompli » (Es ist vollbracht). Car si cette musique est indissociablement liée à la pensée sacrée, elle dépasse et de loin une simple illustration imagée de l'épisode le plus tragique des Évangiles, les dernières paroles et la mort du Christ. J’éprouve toujours la plus grande émotion humaine, moi qui suis agnostique, dans l’évocation de la Passion du Christ et des textes sacrés. Ils restent, on l'oublie trop souvent, l'un des fondements de notre culture et contiennent une bonne part des émotions qui animent notre civilisation. Ajoutez à cela le génie absolu de Bach et vous aurez le sentiment que déjà Goethe décrivait avec cette formule restée célèbre: "C'est comme si l'harmonie éternelle s'entretenait avec elle-même, comme cela devait probablement se passer dans le sein de Dieu peu avant la création de l'univers".

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    Matthias Grünewald, Le Retable d'Issenheim (1512-16), Colmar, Musée d'Unterlinden



    Et d’abord, il faut rappeler que cet air est précédé et suivi de deux récitatifs au cours desquels l’Évangéliste introduit la dernière parole du Christ en Croix par l’épisode du vinaigre tendu au crucifié à la suite de son « J’ai soif », puis après l’air, le terrible et laconique texte du même Évangéliste signalant qu’après avoir baissé la tête, le Christ rendit l’âme. C’est ainsi toute une scène en trois parties que vous pourrez écouter ci-dessous… Attention, l'extrait débute avec le choral qui précède...!

     



    J’ai souvent dit sur ce blog que la rhétorique de Bach se raccrochait certes à l’art ancien, mais avait surtout pour but l’expression, l’édification et le commentaire des textes mis en musique. Ainsi, il ne faut pas avoir fréquenté longtemps la musique de Bach pour y découvrir des procédés de paraphrases, voire d’exégèses, des textes sacrés. Beaucoup n’ont voulu voir dans ce phénomène qu’une rhétorique habituelle à l’époque, mais force est de constater qu’elle dépasse, et de loin, les manières de ses contemporains. La raison en est simple : Bach était vraiment profondément croyant et sa pensée spirituelle dépasse le simple cadre de l’illustration musicale de textes sacrés pour atteindre à une sincérité, une vraie réflexion sur l’homme qui la rend profondément humaine. Écouter Bach, c’est admettre cette foi intense et c’est l’accepter comme le vecteur de notre émotion.

    Ainsi, comme je l’évoquais dans mon billet « Le Grand Bach » , la conviction que la musique (Musica instrumentalis) résonne en nous (Musica humana) comme l’expression même de l’Univers supérieur (Musica mundana) et donc de Dieu, vision héritée des philosophes de l’Antiquité et du Moyen-âge, permet au compositeur de transcender les moyens mis à sa disposition.

    Et tout d’abord, c’est la forme qui est au service de l’expression. Notre air, partie centrale du triptyque évoqué ci-dessus est écrit dans la sombre tonalité de si mineur, considérée selon les traités des affects du XVIIIème siècle comme d’une couleur morose et profondément triste. La viole de gambe soliste qui accompagne presque tout l’air sur une basse continue très discrète et la voix d’alto renforcent encore ce sentiment de ténèbres. Quelle autre tonalité et quels autres effectifs auraient pu exprimer avec autant de justesse cette méditation sur l’accomplissement ultime des Écritures dans la Passion et la mort du Christ ? Car c’est bien d’une méditation qu’il s’agit. En voici le texte complet :

    29. (Jean 19, 27b-30a)
    L’évangéliste : Et, dès ce moment, le disciple la prit chez lui. Après cela, Jésus, qui savait que tout était déjà consommé, dit, afin que l’Écriture fût accomplie :
    Jésus : J’ai soif.
    L’évangéliste : Il y avait là un vase plein de vinaigre. Les soldats en imbibèrent une éponge, et l’ayant fixée à une branche d’hysope, ils l’approchèrent de sa bouche. Quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit :
    Jésus : Tout est accompli.

    Tout est accompli !
    O consolation pour les âmes souffrantes ;
    La nuit de tristesse
    me laisse compter les dernières heures.
    Le héros de Juda l’emporte avec force,
    et clôt le combat,
    Tout est accompli !

    31. (Jean 19, 30b)
    L’évangéliste : Et, bais sant la tête, il rendit l’esprit.

    Mais pour bien cibler son discours, Bach va utiliser une forme très classique, la forme A-B-A’, celle qu’on nomme forme da capo parce qu’elle reprend à la fin les thèmes du début. Cela est perceptible à la première audition et je reviendrai bientôt sur cette étrange partie centrale agitée et virtuose. Mais, et ce qui est ici le plus important, il va utiliser une structure rhétorique directement inspirée des discours latins ancien, celle que Cicéron recommandait pour l’expression la plus profonde.

    Le discours commence donc par l’Exordium, cette manière d’attirer l’attention des auditeurs pour qu’ils prêtent l’oreille au propos qui va être tenu. C’est la viole de gambe qui s’en charge, purement instrumentale, en reprenant la dernière parole du Christ : « Est ist vollbracht » présentée sous la forme d’une catabase (séquence descendante) désignant la mort. La méditation de la viole place au plus fort le sentiment de douleur. L’usage de la viole n’est pas surprenant, même si il est très rare dans la musique sacrée de Bach. Elle fait allusion aux « Tombeaux » que les violistes français avaient composés avec tant d’émotion. Pensez encore à Sainte-Colombe ou à Marin Marais, à Forqueray ou à beaucoup d’autres virtuoses de l’instrument. L’Exordium est donc un tombeau, méditation intime sur la tragédie de la mort du Christ… profondément émouvant ! Personne ne songe alors à quitter ou à interrompre l’écoute, tant sa force est grande.

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    Dès que la voix d’alto fait son entrée, elle reprend à son tour cette constatation amère de l’accomplissement, elle aussi sur la catabase. Elle met les mots sur ce que la viole nous disait de manière purement affective. C’est la Narratio, deuxième partie, très brève du discours. Résumer en une formule le sujet de la méditation, voilà son rôle.

    À partir de ce moment, le discours va argumenter en exprimant d’abord la douleur et les ténèbres qui plongent le monde dans la plus grande affliction. C’est la Proposition, premier argument. La mort du Christ jette les ténèbres sur le monde. On y sous-entend, évidemment, les causes humaines de cette tragédie. Mais on y entend aussi de manière distincte l’espoir qui va naître de la mort du Christ, celui d’un rachat de l’humanité. Comprenez-moi bien, ce « O Trost… » (Ô espoir !) n’est pas un oubli du calvaire, il est la prise de conscience qu’il faut mort d’homme, du Dieu fait homme, pour que l’espoir renaisse… Ce sont les seuls moments de cette funèbre méditation où les inflexions mélodiques se lancent vers l’aigu, échappent à la catabase. Mais on est loin d’une réjouissance. La consolation n’est pas réjouissance. La viole de gambe n’a pas cessé son tombeau pendant cette longue déploration vocale, que du contraire, elle rappelle à tout moment que l’accomplissement des Écritures signifie la mort sur la Croix de cet homme. Et puis, écoutez cette longue note sur le mot « Nacht », la Nuit fatale. Sublime note infinie, elle nous donne à sentir l’éternité douloureuse. Elle ouvre le temps de la souffrance de l’homme désormais conscient du malheur suscité. La viole achève cette Propositio, cette argumentation bouleversante. Elle termine sa phrase dans le silence mais est interrompue par la Confutatio.

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    La Confutatio, c’est la réfutation, c’est l’argument contradictoire. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est un radical changement d’esprit. On abandonne la tonalité se si mineur au profit de ré majeur, tonalité utilisée pour chanter la Gloire de Dieu (Les Gloria sont souvent en ré majeur), on abandonne la viole de gambe au profit d’un orchestre moderne qui pourrait évoquer celui d’un Concerto Brandebourgeois. Dans un « stile concitato » (style agité) que n'aurait pas renié Monteverdi, on abandonne le tempo lent et funèbre pour laisser place à un « Alla breve » enthousiaste, enfin, on laisse de côté les catabases sombres pour se lancer dans des traits ascendants, conquérants qui sont autant de traits de concerto que de vocalises de bel canto d’opéra. Cat ici, il s’agit d’exprimer la victoire, il s’agit de faire passer le message essentiel de Luther lui-même, à savoir que la mort terrestre n’est pas un échec, mais une victoire sur la vie. Elle nous conduit à la vie éternelle. C’est donc l’aube d’un nouveau jour qui s’annonce, la victoire de la lumière sur la nuit.

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    Mais cet élan est subitement brisé et, si la promesse de victoire résonne encore en nous, le moment présent est celui de l'affliction et de la mort de l'homme. Confirmatio, selon la rhétorique de Cicéron! Car une bonne part de la réfutation servait aussi à préparer la confirmation du propos principal du morceau. La viole a bien repris son allure funèbre.

     

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    Reste une dernière intervention du chanteur qui sert de Peroratio: « Tout est accompli! » mots funestes qui résonnent profondément en nous comme l'essence de la tragédie, formidable raccourci du Calvaire et sublime péroraison à cet air tout à fait exceptionnel. Il ne reste à l'Évangéliste qu'à annoncer la mort. Un lourd silence envahit l'espace sonore. Seule la Résurrection viendra dissiper cette amertume, mais cela, la Passion ne l'évoque pas.

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    Christ en Croix de Pierre-Paul Rubens

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