culture

  • Pour savoir trente morceaux…

    « Pour savoir trente morceaux, il faut en connaître trois mille. Chaque œuvre d’art est tout l’art comme chaque être humain est toute l’humanité. On ne joue pas une œuvre, on joue un morceau de la musique entière. » 

    Igor Markevitch, in Sarah Barbedette, Poétique du concert, Fayard, 2014. 

    Voilà une déclaration qui n’aurait sans doute pas bonne presse si elle apparaissait quelque part sous la forme d’un tweet ou d’un message sur les réseaux sociaux ! L’heure n’est plus à la connaissance en profondeur, même plus dans les projets de l’enseignement, et nous prenons trop souvent énoncés péremptoires au premier degré sans mesurer la nuance, sans chercher à savoir ce qui pourrait bien se cacher derrière les déclarations intempestives et d’allure provocante. 

    Pourtant, le grand chef d’orchestre et compositeur Igor Markevitch (1912-1983) a parfaitement raison. Il touche déjà là, en l’appliquant aux musiciens, qui sont des être humains comme les autres, à un problème crucial de notre monde d’aujourd’hui. Imaginez un pianiste qui, décidant de jouer une sonate de W.A. Mozart, ne voudrait rien savoir de la vie, de l’esthétique et de l’œuvre du compositeur, arguant que seule la partition éditée est utile à un musicien. Il interpréterait la musique au premier degré, ressentant avec plus ou moins d’acuité l’expression qui s’y trouve. Mais il perdrait un élément essentiel qui constitue, à mon sens, la quintessence de la musique, la subtile alchimie entre la Partition, l’Histoire, l’Esthétique, y compris la philosophie et les Idées du créateur, en bref, ce qui nous la rend essentielle plusieurs siècles plus tard. De la même manière, on peut imaginer un spectateur qui en observant un tableau de la Renaissance, ne saurait rien du courant philosophique et esthétique adopté par l’artiste. Il l’observerait seulement dans sa perspective immédiate et spontanée, qui, ceci dit, n’est pas inutile non plus ! Pourtant, il perdrait assurément une bonne part du message que l’artiste a voulu y inclure.

    Arthur Navez, le Jeune musicien. 

    Si le musicien doit impérativement connaître le parcours de Mozart qui est conduit, à un moment précis de son parcours et de l’Histoire à proposer une partition, témoignage de sa vision du monde, cela signifie, non pas qu’il doit jouer toutes les œuvres du compositeur, mais qu’il doit s’intéresser à tout ce qu’il a pu produire, au monde de son époque et à l’esprit dans lequel il l’a fait. 

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    Et puis, lorsqu’on s’adresse au mélomane qui écoute le dit pianiste ou au spectateur qui regarde un tableau, on est confronté à un problème qui n’est pas si éloigné de celui qu’évoque Markevitch. Ainsi, l’œuvre sera mieux comprise dans sa nuance si l’on connaît d’autres sonates de Mozart, si on est familier de ses symphonies, de ses opéras, de sa musique  sacrée ou de chambre,… C’est le même principe pour l’art pictural. Vous ne connaissez que superficiellement la Naissance de Vénus de Sandro Botticelli et rien d’autre du peintre et de son époque, vous ne verrez qu’une sublime femme nue qui, pour certains, devrait être couverte et qui, debout sur un coquillage, semble vous regarder étrangement, les cheveux au vent, agités par deux étranges personnages qui soufflent sur elle et une non moins jolie jeune femme qui tend un manteau pour enfin couvrir pudiquement ce corps par trop sensuel d’Aphrodite… si on sait qui est Aphrodite… ce n’est pas gagné d’avance !

     

    Comprenez-moi bien, je ne suis pas un élitiste, vous le savez, mais un ardent défenseur d’une forme de savoir qui, relié à l’émotion, peut nous permettre de comprendre la nuance du propos tenu et la profondeur d’un discours. Notre monde actuel regorge de querelles, de disputes, de parti pris immédiats, basés sur de simples déclarations sans nuance. La plupart des débats très agressifs de notre monde sont liés à la méconnaissance des sujet et à la manière dont on réduit la portée de la nuance. Aujourd’hui, on est pour ou on est contre ! Mais qui va chercher un peu ce qui motive vraiment l’un et l’autre s’aperçoit, avec stupéfaction, qu’ils disent sensiblement la même chose. 

    Un monde où la nuance disparaît est un monde qui se raidit. Il n’a plus de subtilité et ne peut donc plus trouver de terrain d’entente. L’enseignement, en réduisant toujours un peu plus ce qui touche à la culture, donc à la nuance, forme des êtres qui se radicalisent au moindre tweet. Certains personnages influents du monde son passés maîtres dans le genre… Mais ceux qui rient ou décrient cette formule ne font pas toujours mieux. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour lire cette absence de nuance, tant chez ceux qui publient que ceux qui commentent. Le presse, ne voulant pas ennuyer le lecteur ou le spectateur, réduit radicalement la dimension et la profondeur des propos. Il ne faut plus trop expliquer, trop nuancer, trop investir les sujets… cela pourrait lasser et perdre sa dimension commerciale. Aujourd’hui, on consomme vite, beaucoup et sans profondeur ! Certains résistent pourtant tant bien que mal. Je les admire ! Mais bien souvent, bavardant avec beaucoup de leurs auditeurs, je m’aperçois qu’on comprend de moins en moins leur message.



    Je reviens à l’art et à la musique, à mon pianiste qui décide de jouer la Sonate en Ut M K.545, dite facile (ce qui me fait toujours un peu sourire) et qui déclare, fort de son expérience que Mozart est un compositeur léger et joyeux. La jovialité est-elle la même dans le Requiem, dans ses symphonies et bien souvent ailleurs ? Vous m’avez compris. Jouer Mozart et l’offrir aux mélomanes, c’est aussi développer une vaste culture. Les anciens l’ont compris. Quand un pianiste ressent le besoin, à différentes époques de sa vie, de réenregistrer les mêmes œuvres, ce n’est pas un manque de curiosité, c’est l’expression d’un cheminement culturel et émotionnel. Il y a tant de profondeur dans les choses qu’on ne peut pas les entrevoir toutes soudainement, immédiatement. C’est un parcours initiatique que la vie ! La vie, curieuse, puissante et profonde, les rencontres, les lectures et les multiples assimilations permettent la nuance et la profondeur. 

    Au sens premier du terme, cultura, en latin, signifie tout simplement cultiver un champ pour qu’il produise ce qui nous nourrira. Cicéron a bien compris que le mot pouvait s’appliquer à l’esprit avec la même efficacité et la culture est devenue la nourriture de l’esprit, celle qui permet la nuance et, dans la nuance, la conscience que sur un même sujet, les avis peuvent diverger. Cela autorise la conversation plus que l’opposition, c’est aussi le respect et l’humanisme qui en émanent. Car plus on a le sens de la nuance et plus on reconnaît l’autre et sa profondeur. 

    Mais ce que l’on découvre, dans notre curiosité, lorsqu’on étudie un objet particulier et qu’on rayonne dans la transversalité pour le comprendre, n’est pas toujours en phase avec notre manière de penser d’aujourd’hui. Les siècles qui nous ont précédés ont été très différents du nôtre. Devons-nous ignorer ou gommer le passé sous prétexte qu’il ne nous plait pas (plus), attitude bien à la mode ? Nous ne sommes pas responsables de ce que nos ancêtres ont fait ou pensé, mais nous devons le savoir et l’accepter pour mesurer le chemin parcouru et celui qui reste à faire. Pas de culpabilisation, donc, mais j’insiste sur la nécessité d’une conscience du passé qui, une fois intégré, peut nous servir de leçon. On comprend facilement qu’ignorer notre histoire, c’est s’exposer à la reproduire aveuglément. 

    Voltaire ne disait-il pas que la caractéristique d’une civilisation c’est de se souvenir avec émotion. J’ajouterais, modestement, que se souvenir, c’est tenter la nuance, ne jamais se contenter d’un premier degré, risquer la découverte, développer une curiosité qui nous implique et nous conduit à plus d’humanité.

    Quand un directeur de théâtre accepte que Carmen tue Don José, il montre non seulement qu’il n’a compris ni l’histoire, ni l’Histoire, mais, plus grave, qu’il obtient l’effet contraire de son but initial par inculture… il n’aide en rien à la défense de la condition féminine qui mérite mille fois mieux que cela. Car, en fin de compte, ce n’est pas la mort de Carmen qu’on applaudit, comme il fait semblant de le croire, c’est l’œuvre dans sa globalité tragique… la nuance, toujours la nuance ! Bizet a pensé une Carmen libre, avec son libre-arbitre, le même que celui de l’homme. Elle meurt pour ses idées. N’est-ce pas là l’expression sublime d’une défense de la condition de la femme ? La rendre assassine, c’est la condamner plus encore… 

    Pour finir, comprendre un propos, une œuvre ou quoi que ce soit qui touche à la vie des être humains ou au monde, c’est faire preuve d’intelligence, au vrai sens premier et définitif du mot. Plus nous connaîtrons et sentirons la profondeur des choses, plus nous serons capables de nuancer les propos et… d’entrer dans une vraie et saine relation humaine… Ne vous contentez donc pas d’une seule sonate de Mozart… Merci, Maestro Markevitch pour la leçon et votre clairvoyance !

     

     

      

     

     

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