dénonciation

  • Propagande



    Tous les dictateurs et leurs régimes totalitaires ont toujours voulu maîtriser l’art et dominer les artistes. On comprend parfaitement qu’un art libre, évoluant en dehors des lignes de conduite érigées en dogme par les tyrans et leurs sbires, pouvait représenter un danger de critique et de dénonciation des exactions « officielles ». Ainsi les musiciens, les auteurs et les peintres au service de la propagande du régime avaient la mission de soulever l’enthousiasme du peuple vis-à-vis de leur dirigeant et de quelques héros qui, au prix de leur vie, s’étaient donnés corps et âme à la « bonne cause ».

    Et pour bien comprendre dans quelle terreur pouvaient vivre ceux qui ne se résignaient pas tout à fait à renoncer à leur nécessité créatrice, la terreur était quotidienne. On se souvient des propos de Chostakovitch qui affirmait avoir dormi de nombreuses années avec sa valise près du lit, prête à être emportée en cas de dénonciation et d’arrestation. Cette terreur de tous les instants empêchait ces gens de penser… de peur qu’une pensée coupable soit perçue par un voisin, un passant ou un membre de la famille et qu’elle ne provoque la dénonciation. Nous qui vivons dans un monde où la liberté est plus que relative, on a bien de la peine à imaginer ces traumatisantes terreurs staliniennes.

    Chostakovitch prétendait que ce mouvement était le portrait musical de Staline, on y entend toute la force écrasante et la terreur que le compositeur ressentait face au dictateur.



    Voici deux exemples picturaux, de ces héros qui ont fait les beaux jours du totalitarisme soviétique et qui montrent à quel point les dissidents vivaient en perpétuel danger de mort. Je n'ai malheureusement pas trouvé de reproduction en couleur de ces tableaux.

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    Tcherbakov, Pavlik Morozov



    Dans le tableau de Tcherbakov, Pavlik Morozov, comme dans bien d’autres traitant de ce sujet populaire, l’homme nouveau, en la personne d’un jeune pionnier, jette un regard fiévreux sur quelques vieillards contorsionnés (de peur ? de haine ? de stupeur ?) sous les icônes, dans le coin sombre d’une isba. La pose inspirée et la noblesse du port de tête de l’adolescent évoquent les portraits du jeune Lénine.

    Que se passe-t-il dans ce tableau ? Quiconque ignore la légende aurait du mal à le dire. Mais tout le monde, en Russie soviétique, connaissait le mythe de Pavlik Morozov, l’un des plus sinistres et des plus répandus de tous ceux engendrés par le totalitarisme. Un jeune garçon, au tout début du collectivisme (forme d'organisation économique rejetant la propriété privée et organisant l'économie de manière collective, « à chacun selon son travail, de chacun selon ses capacités », d'après le communisme originel !), à ostensiblement dénoncé son père, un paysan anti bolchevik :

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    Pavlik Morozov représenté avec un regard déterminé, typique des images de propagande.



    « Il était le premier enfant de paysans de la région des monts Oural, et chef d'une troupe de pionniers de son village. Son père, Trofime Sergueïévitch Morozov, responsable du soviet local, était en relation avec des koulaks à une époque où la famine régnait et où les bolcheviks réquisitionnaient le grain. Pavel Morozov, sûr que son père dissimulait du grain (ou alors qu'il fournissait des faux-papiers à des koulaks pour qu'ils évitent l'exil), le dénonça à la police secrète. Celui-ci fut donc arrêté, déporté et exécuté.

    Mais des membres de la famille, et notamment son grand-père paternel, Sergueï, lui en voulurent et se vengèrent en tuant lâchement le jeune pionnier à l'âge de 14 ans. Ils furent arrêtés, jugés et exécutés en tant qu'ennemis du peuple.

    Les autorités communistes firent alors de Pavlik Morozov un martyr et un héros ; elles le proposèrent en exemple aux pionniers et à la jeunesse de l'Union soviétique, lui dédiant des monuments, donnant son nom à des écoles, etc. Une statue à son effigie a été élevée à Moscou et un chant exaltait son histoire.

    Pendant plus de soixante ans, Pavlik Morozov fut un exemple pour tous les enfants soviétiques : ils devaient consacrer leur existence à l’État, et non à leur propre famille. Pavlik était donc un modèle. Mais il s’agissait surtout d’inciter les enfants à tenir informées les autorités du comportement de leurs parents. Une puissante vague de dénonciations s’est alors abattue sur l’ensemble du pays. On autorisait alors l’utilisation des témoignages d’enfants et les dénonciations anonymes » (d’après Wikipédia)

    L’image du délateur parricide et martyr était, dans la littérature, la poésie, la peinture et le cinéma également inculquée comme l’exemple suprême de la nouvelle morale et de la norme comportementale. Sergueï Eisenstein avait même commencé un film, jamais terminé, sur ce sujet. Et Morozov occupait une place d’honneur parmi les martyrs soviétiques et dans l’imagerie artistique. Plus tard, pendant la guerre, s’est associée à cette image celle de Zoïa Kosmodemianskaïa, une jeune partisane.

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    Les Koukrynisky, Tania (1942)

    Zoïa Kosmodemianskaïa. Jeune résistante russe de 17 ans, pendue pour avoir incendié une écurie dans laquelle étaient stationnés les chevaux de l'armée allemande



    Dans un tableau des Koukrynisky (pseudonyme collectif de trois peintres travaillant ensemble) daté de 1942-47, Tania , le nom de guerre de Zoïa, le plus célèbre du genre, la jeune fille, une corde au cou, contemple et toise fièrement la foule des bourreaux allemands. Car ces derniers avaient pendu un grand nombre de partisans russes, mais c’est Zoïa qui est devenue l’incarnation du combat du peuple contre l’occupant, non parce que ses activités partisanes ont causé le plus de dégâts dans leurs rangs, mais parce que selon la légende, elle serait morte en prononçant le nom de Staline !

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    Zoïa Kosmodemianskaïa menée à la potence (photographie allemande)

     

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    Zoïa Kosmodemianskaïa, morte et dénudée, abominable photographie prise par les bourreaux allemands pour leur propagande et, sans doute, pour terrifier les candidats à la rébellion contre le régime nazi.



    Alors, lorsqu’on écoute la musique de Dmitri Chostakovitch, il nous faut penser à cette angoisse qui le minait, lui qui fut balloté entre le statut de dissident et de compositeur officiel en URSS. Il nous faut absolument comprendre la violence de certains passages, le cri silencieux qui envahit certaines partitions et le désespoir qui hante ses mélodies. Nous devons aussi faire la distinction entre les œuvres officielles qui montrent un visage plus positif et les œuvres profondément tragiques qui, en filigrane parfois, dénoncent la misère, la tristesse et la violence des totalitarismes. C’est là que réside son message… dans la dénonciation de toute forme de dictature !

    La terrible Passacaille du Premier concerto pour violon dédié à D. Oistrakh, écrite sous le régime stalinien et gardé dans un tiroir jusqu'après la mort du tyran par peur de représailles. La musique symbolise à elle seule toute la douleur du compositeur et du peuple soviétique. Au-delà du propos historique, cette musique est l'emblème de la dénonciation des totalitarismes de toujours et de partout!... En écoutant, observez le montage photo, vous y verrez cet homme traumatisé par tant et tant de terreurs... Bouleversant!

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