danube

  • Le Beau Danube bleu

     

    Avec la reprise des cours et conférences cette semaine, j’avais décidé de longue date de m’attarder un peu sur l’une des perles de Johann Strauss (Fils) et de faire, pour une fois, une séance consacrée à la valse viennoise. ... Et, tant qu’on y est, pourquoi ne pas parler de la plus célèbre d’entre elles « An der schönen blauen Donau », celle qui, avec la valse de l’Empereur constitue un moment très attendu lors des fameux concerts de nouvel an au Musikverein de Vienne ? Et en complément de ce texte ne ratez pas le concert de nouvel an de l’OPL demain à 20H à la Salle Philharmonique. Vous y entendrez des perles de la danse viennoise…et pas seulement de la famille Strauss d’ailleurs.

     

    C’est vrai qu’on cite souvent le Beau Danube bleu comme le sommet de la pyramide straussienne, même si de nombreuses autres pièces méritent tout autant d’être mentionnées pour leur originalité comme pour leurs richesses harmoniques et orchestrales.

     

    Mais, quel qu’ait été le succès rencontré par les grandes valses de Johann Strauss, c’est surtout celle-là qui est passée à la postérité. Il suffit d’en prononcer le titre magique pour qu’aussitôt la plupart des gens se mettent à fredonner quelques notes de cette danse voluptueuse, et cela depuis 1867 ! Car l’œuvre symbolise le triomphe de la valse partout dans le monde.


    Strauss, Danube1


     

     

    Pourtant, il s’en est fallu de peu que cette valse ne demeure à jamais au fond du tiroir où le compositeur l’avait jetée. Lorsqu’au mois de février 1867 il la joue en public pour la première fois, ce ne sont pas les bravos habituels qui l’accueillent mais des rires moqueurs de l’auditoire. L’anecdote est amusante et surprenante. Un certain Johann Herbeck, chef d’une chorale viennoise, avait demandé au compositeur une musique sur laquelle il désirait faire écrire des paroles. Il chargea Joseph Weyl, fonctionnaire de son état et poète à ses moments perdus, de rédiger le texte adéquat. Mais l’inspiration du poète de fortune est inattendue et, voulant célébrer l’installation des lampes électriques dans les rues de Vienne, il place sur la musique du Beau Danube bleu les vers suivants :

     

    « Vienne, sois joyeuse !

    Pourquoi donc ?

    A cause de la lumière de l’arc !

    Ici il fait encore sombre ».

     

    On imagine sans peine l’effet qu’a produit une chorale de mille deux cents hommes se mettant à hurler de pareilles stupidités. Strauss est furieux et met la partition, pourtant précieuse, de côté en faisant le serment de ne plus jamais l’interpréter. Une autre grande valse « La Vie d’artiste » compensera cette désillusion en remportant un immense succès mettant un peu de baume sur le cœur du musicien.


     

    Strauss, Danube 4
     


     

    Pourtant, sa revanche sur le fiasco est tout aussi inattendue. A l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, au printemps 1867, le monde entier a les yeux braqués sur la capitale française. Des milliers de visiteurs se pressent au Champ-de-Mars et toutes les têtes couronnées d’Europe ont accouru à Paris. L’ambassadeur d’Autriche, Richard de Metternich, le fils de l’ancien chancelier a profité des circonstances pour débuter un rapprochement avec la France afin de contrebalancer la puissance montante de l’Allemagne. Pour offrir de son pays une image séduisante, son épouse, Pauline, s’est assuré le concours de Johann Strauss. En effet, sa musique est jouée avec succès partout en Europe. Il est donc invité à venir se produire à Paris avec son orchestre. Malgré sa phobie des voyages, le compositeur n’a pas hésité à accepter l’invitation, suivant en cela son père qui avait réussi à triompher à Paris.

     

    La soirée est rehaussée de la présence de l’empereur Napoléon III et de son épouse. Il reçoit d’ailleurs les félicitations de celui-ci à l’issue de la soirée et les deux hommes s’entretiennent un bon moment. De nombreuses personnalités insistent pour qu’un nouveau concert soit organisé et quelques jours plus tard, sous un chapiteau monté à cet effet, l’orchestre se produit à nouveau. Ce n’est plus du succès, c’est du délire. Le programme officiel terminé, Strauss est amené à donner de nombreux bis. Il a bientôt épuisé toutes ses partitions et, fouillant dans ses cartons, il redécouvre alors le Beau Danube bleu. C’est sa femme qui l’avait placé là avant son départ de Vienne. Sans trop d’enthousiasme, il donne le départ à ses musiciens. Le délire se transforme en triomphe et il doit rejouer la valse plus de vingt fois ! Le lendemain, tout Paris fredonne les thèmes de la valse et, forte d’un tel succès, elle ne quitte plus les programmes interprétés par Strauss. Le prince de Galles, le futur Edouard VII, qui l’a également entendue invite Strauss en Angleterre où, comme son père autrefois, il est applaudi par la reine Victoria.


     

    Strauss, Danube 2



     

    Le succès du Beau Danube bleu gagne l’Europe entière, puis l’Amérique, et bientôt, les imprimeries musicales n’arrivent plus à faire face aux commandes qui arrivent du monde entier. Depuis, le succès ne s’est jamais démenti et, preuve de son accession à l’inconscient collectif, les arrangements de toutes sortes fleurissent dans tous les styles de musiques.

     

    Ce succès n’est pas seulement le résultat de l’anecdote. Il réside surtout dans la perfection de l’œuvre qui, tant au niveau de la structure que de la beauté des thèmes et de l’orchestration, en arrive à se confondre avec les meilleurs ouvrages symphoniques de son temps. Dans une mesure à six temps soutenue par un tremolo des cordes, le premier cor solo donne les premières notes de ce qui deviendra vite le grand et célèbre thème de la valse. Le tempo plutôt modéré (andantino) nous procure un sentiment mélancolique, surtout lorsqu’aux deux tiers de l’introduction, le motif mélodique sonne en mineur dans un fortissimo expressif. Mais voici que le « Tempo di Valse » fait son apparition et introduit la première danse, modérée où le grand thème chante enfin librement dans un ré majeur lumineux. Les phrases simples, les ponctuations de la harpe, l’alliage entre les articulations classiques et les « tics » savoureux des musiciens viennois donnent à cette première valse un étrange mélange de calme et de fébrilité.


     

    Strauss, Danube 3
     


     

    Alors, dans une structure binaire (A-A’/B-B’), d’autres valses, en progression de tempo se succèdent. Tous leurs thèmes sont plus beaux les uns que les autres et exploitent la palette qui va du traditionnel Ländler à la Valse étourdissante. Autre moment inoubliable que ces quelques mesures qui introduisent la quatrième valse. A grands renforts de cuivres et de percussions, de larges accords introduisent l’une des plus émouvantes phrases de Strauss. Une mélodie dont se souviendra Gustav Mahler dans sa cinquième symphonie. La longue coda (conclusion) qui termine la pièce a deux fonctions. La première est une récapitulation des thèmes entendus, la seconde propose un élargissement temporel, un peu comme dans la fin de la Moldau (1874) de Smetana, quand la rivière (encore une !) s’éloigne de l’observateur et descend vers la plaine. Le thème initial est repris de cette manière presque nostalgique en un dialogue entre la flûte et le cor. La péroraison, tout en grandeur et en tourbillon nous rempli de joie et d’émotion.

     

    Oui ! Les valses de Strauss sont bien plus que de simples danses de divertissement. Elles sont la preuve d’une maîtrise technique, d’une assimilation du propos romantique. Qu’elles soient dansées lors de bals ou écoutées lors des concerts, elles nous touchent profondément par leur beauté. Il n’est pas surprenant que cette musique ait inspiré de nombreux thèmes, de grandes orchestrations et de nouvelles valses intégrées aux symphonies des maîtres ultérieurs. Schoenberg lui-même aura la plus grande estime pour cette musique faussement facile et ses trésors inouïs.

    Lien permanent Catégories : Musique 2 commentaires