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  • Rachmaninov

     

    Je commentais, hier, à la Salle Philharmonique de Liège, le concert de l’Orchestre sous la direction de Patrick Davin consacré à la deuxième symphonie de Serge Rachmaninov. D’abord, et avant tout, quel plaisir pour moi que d’avoir la possibilité d’expliquer, orchestre sur scène, des œuvres aussi riches que celles-là. Quelle sensation exceptionnelle de sentir l’orchestre vibrer aux indications du chef et d’observer, d’un point de vue inhabituel, le public réagir en temps réel à la musique qui lui parvient. C’est une vraie chance que je mesure à chaque fois et une mélancolie s’empare de moi à chaque fois que l’événement est passé. Mais peu importe !


     

    Salle philharmonique
     


     

    La musique de Rachmaninov est et reste l’une des plus populaires et à juste titre. Les détracteurs sont de moins en moins nombreux et succombent, eux aussi (et c’est tant mieux) à l’irrésistible force qui anime cette musique. Il fait partie de notre patrimoine musical le plus cher et, même si de son vivant, il a traversé des phases d’incompréhension, il a pu également goûter au succès et à l’enthousiasme de publics très larges.

     

    La deuxième symphonie témoigne d’un homme en pleine santé physique et morale. Si l’échec de sa première symphonie (échec probablement dû à l’état d’ébriété de Glazounov chargé de la créer à Saint Petersbourg en 1897) avait causé une grave dépression chez le compositeur, on sait que l’aide de l’énigmatique docteur Dahl, dédicataire du célèbre deuxième concerto pour piano, fut salutaire. Ainsi, dix ans après cette gifle terrible, il décide de se lancer dans la composition d’une deuxième symphonie, plus lumineuse que la première. L’œuvre est de grande envergure (plus d’une heure) et est achevée en 1907 à Dresde où le compositeur résidait quelques temps, un peu pour échapper à ses admirateurs russes que le harcelaient. Il créa l’œuvre lui-même pour éviter un nouveau désastre et fut acclamé dès la première représentation. La deuxième symphonie reste la plus jouée des trois.

     

    L’œuvre est divisée, de manière classique, en quatre mouvements reliés entre eux par un propos évolutif commun et un thème cyclique très reconnaissable qui parcourt l’œuvre sous toutes ses formes. Le procédé cyclique est bien utile pour unifier une œuvre. Il permet un propos unique avec un thème unique. Mais ce thème n’est pas figé une fois pour toutes. A l’image de l’être humain qui naît, vit et meurt, le thème possède des caractéristiques, comme une carte génétique qui, malgré ses métamorphoses successives, prouve son identité. Ce procédé, généralisé par César Franck s’est, depuis, renforcé. Il est le ciment de l’œuvre. Dans ce cas, il trouve sa première ébauche dès les premières notes de la symphonie dans le sombre énoncé des violoncelles et des contrebasses. Il s’élève alors aux violons en une sorte de vague ascendante qui retombe progressivement vers le fond de l’orchestre. Matériau unique de l’introduction, il s’émancipe dans un environnement tragique aux dissonances et aux sonorités cuivrées inquiétantes. Pour l’homme romantique (et Rachmaninov en reste un) la Nature, entendez l’Univers, contient en germe toute la tragédie humaine, celle du temps immuable qui scelle son destin. En s’amplifiant, il devient lyrique. A vague est irrésistible et atteint vite un sommet d’intensité incomparable avant de retourner vers le grave, le silencieux d’où sort un solitaire cor anglais, expressif et désolé qui montre la solitude de l’homme face à cette tragédie qu’est l’existence. Tout l’orchestre s’engouffre alors dans l’allegro de sonate qui reprendra, comme premier thème notre motif cyclique initial.



     

     

    La musique chante, s’anime et parvient à plusieurs points culminant dont ce formidable fortissimo d’où sort un motif fatidique au tuba. Quatre notes évoquant le Dies Irae (on sait que ce thème est un leitmotiv de Rachmaninov à travers toute son œuvre). C’est le fatum qui semble s’abattre sur l’orchestre et qui porte la musique à un haut degré de dramatisme. Mais ce Dies Irae ne faisait qu’annoncer ces violents motifs pointés qui s’abattent, comme des sentences, sur le thème cyclique, qui l’étouffent. Ils ressemblent à s’y méprendre aux fameuses sonneries tragiques de la « Pathétique » de Tchaïkovski. Ils y apportent le même poids. Le lyrisme est alors de retour, comme traumatisé par cette prise de conscience terrible. Même si on ne les entend plus, ils habitent la fin du mouvement et laissent leur empreinte sur le premier volet de la fresque.

     

    Le deuxième mouvement est d’un tout autre ordre. Poème symphonique à lui tout seul, il est une paraphrase de la vie, comme le premier mouvement était paraphrase de l’univers. Animé dès le début par un rythme obstiné des violons qui se transforment en instruments rythmiques, ils évoquent à la fois la chevauchée de l’existence. Un peu boiteux par moments, j’ai toujours envie d’y entendre le pas déhanché et claudiquant de la sorcière russe Baba-Yaga. C’est, plus certainement, une image du temps qui coule vite et est irréversible. Sur ce tapis sonore, s’installe un motif conquérant des cors. Epique dans sa présentation, il a tout de la volonté de l’homme de mordre à peines dents dans la vie et d’en dompter toutes les forces. Mais, vous le savez, le temps peut sembler s’arrêter et le héros doit s’arrêter quelques instants pour r^ver et découvrir le désir et l’amour. La clarinette joue d’abord ce rôle. Comme un appel doux et tendre, elle stoppe net tout l’orchestre qui se lance ensuite dans une mélodie d’un enivrant lyrisme. Encore l’une de ces mélodies dont Rachmaninov a le secret ! Et puis c’est le retour des rythmes de la vie. A la fin du mouvement, tous s’arrête à nouveau. Cette fois, ce n’est plus pour rêver, mais pour nous rappeler qu’un jour nous disparaîtrons. Un choral funèbre semble s’ébaucher aux cors, aux trombones et tuba. Tchaïkovski aurait sans doute ajouté dans la marge de sa partition « Memento Mori » (souviens-toi que tu mourras). Cette fin qui nous ramène à la réalité plombe t-elle tout ce qui précède. Je ne le crois pas. Simplement, l’homme doit assumer cette vérité et Rachmaninov s’en souvient. Nous aussi !


     

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    Alors, le troisième mouvement constitue sans doute ce en quoi il nous faut plonger pour assumer notre finitude. Dans un accompagnement éthéré des basses et des vents, les violons déploient une tendre mélodie si lyrique qu’elle nous transporte ailleurs dès ses premières notes. Les altos assurent un flux insaisissable de notes qui filent comme un cours d’eau. Mais ceci ne fait que préparer la merveilleuse mélodie qu’entame la clarinette solo sur le tapis translucide de l’orchestre. Longue mélodie enivrante, se générant d’elle-même, elle nous touche par sa continuité et par les superbes timbres de l’instrument solo (Bravo à Jean-Luc Votano, clarinette solo de l’orchestre !). C’est de l’amour à l’état pur. L’amour comme valeur rédemptrice, comme catharsis des tempêtes passées. La paix règne presque dans tout le mouvement et, comme une superbe vague (qui peut évoquer La Mer de Debussy à certains moments) qui nous emporte bien loin, le thème cyclique revient s’intégrer à ce moment de pur bonheur teinté d’une certaine mélancolie.


     


     

     

    Le final peut alors commencer. Il nous détache du rêve et de la vision suprême de l’adagio. Il est vif, joyeux, festif. On y sent le triomphe du héros, exactement dans le même sens que celui qu’on attribue à Richard Strauss dont Salomé avait été créé à Dresde en 1905 et que Rachmaninov avait entendu lors de sa reprise l’année suivante. On ne peut s’empêcher de penser au poème symphonique de Strauss « Une vie de Héros », avec ses envolées si particulières, ses sonorités et son écriture orchestrale très dense et très complexe techniquement pour les musiciens. Virtuosité, impétuosité, voilà quelques mots que m’inspire cette musique. Sans oublier la citation du mouvement lent, les rappels discrets du Dies Irae, le thème cyclique qui rejoint l’ensemble, la symphonie se termine dans la jubilation, dans la quasi certitude, malgré les embûches de la vie, qu’une joie est possible, au prix de l’énergie et de l’amour.

     

    La deuxième symphonie de Rachmaninov est l’un de ses chefs d’œuvres symphoniques. Elle est vraie, authentique et nous transporte si loin en nous-mêmes que nous la faisons nôtre. N’est-ce pas là l’essence de l’œuvre d’art ? Quel bonheur ! Encore à écouter demain à Liège…

     

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