della croce

  • Sainte famille ?



    La dénonciation des mythes qui entourent la personnalité et la vie de Wolfgang Amadeus Mozart m’a bien souvent valu la critique de ceux qui ne veulent pas voir l’homme au-delà de l’enfant prodige. Pour certains, Mozart garde quelque chose de sacré qu’il ne faut surtout pas déranger. Et pourtant, la plupart des biographes se sont rendus compte depuis bien longtemps que la vie de l’illustre compositeur n’avait pas été un long fleuve tranquille mais une lutte perpétuelle pour la liberté de mouvement, de pensée, d’esthétique et de création. Alors, on a souvent voulu atténuer ces « soifs moins avouables » en réduisant l’homme à une espèce d’artiste divin dont la musique n’avait rien à voir avec ce qu’il était vraiment. Puis, on a voulu montrer son indifférence des matières culturelles, on a encore eu pitié pour les derniers malheurs, la commande obscure du Requiem, la dernière maladie, la pauvreté… Bref, on a fait de Mozart un homme inadapté et incompétent, mais dont l’œuvre restait préservée, divinement, de toute trace douloureuse. C’est évidemment complètement faux.

    Mais loin de moi l’idée de vous gaver d’extraits de musiques et, avec l’aide de démonstrations analytiques,  de chercher à prouver ces propos. Il vous suffira d’écouter sans a priori les œuvres majeures du maître pour vous convaincre qu’elles sont bien le reflet de ses préoccupations sociales, politiques, esthétiques et spirituelles… et que ce sont bien celles du temps, celles de la fin du Siècle des Lumières où déjà pointent les prémices du romantisme.

    Mais observons quelque peu ce portrait de la famille Mozart peinte par l’artiste autrichien Johann Nepomuk Della Croce (1736-1819) en 1780. Il faut dire que ce peintre qui avait étudié son art en Italie, en Allemagne et en Hongrie était extrêmement réputé en matière de portrait. On estime son œuvre à plus de 5000 œuvres dont 200 sont des peintures historiques et le reste des portraits divers. C’est dire l’expérience en la matière de l’artiste, mais peut-être aussi une tendance à traiter « à la va vite » ses nombreuses commandes. C’est d’ailleurs la première impression que l’on ressent lorsqu’on porte son regard sur la Famille Mozart. Rien d’exceptionnel, une pose convenue des protagonistes où chacun porte ses attributs… efficacité mais banalité aussi ! On serait tenté d’en rester là et de tourner la page. Erreur !

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    Car à y regarder de plus près, il règne dans cette peinture une ambiance bien triste… je dirais même désabusée. Étrange lorsqu’on paie un peintre pour réaliser une image familiale de la sorte ! Les sourires semblent forcés et surtout figés. On y voit bien Wolfgang et Nannerl en train de mimer le jeu d’un pianoforte à quatre mains. On voit même qu’en guise de complicité, la main droite de Mozart passe par-dessus la gauche de sa sœur, comme c’est fréquemment le cas dans ce genre de répertoire. On voit Léopold muni de son violon assister à la scène et au mur, le portrait d’Anna-Maria Pertl, la mère et l’épouse, disparue brutalement à Paris quelques années auparavant. Elle semble veiller sur eux. La scène se déroule dans un décor classique où, dans une niche, on peut apercevoir Orphée jouant de sa lyre. Le tout se plongé dans une obscurité foide qu’une lumière extérieure vient rompre pour éclairer les personnages de manière artificielle.

    Cinq personnages, donc, regroupés par deux et séparés par le portrait de la mère disparue. Partons de là justement, ce portrait que la famille a voulu placer là comme le symbole d’une présence par-delà la mort. Ce fut l’une des histoires les plus tragiques de la vie du compositeur. Ses mots, écrits à son père depuis Paris où il était parti avec elle pour tenter sa chance en tant que compositeur, sont éloquents : « … Et puis cette terrible nuit, où maman est partie. Je n’avais jamais vu mourir un être humain… Et il a fallu que, pour la première fois, ce soit précisément ma mère. Aussi étais-je dans une grande inquiétude quant à ce moment. Alors j’ai prié Dieu avec ferveur de m’accorder la force… ». Est-ce suffisant pour expliquer le sourire forcé de Mozart ? Bien sûr que non, deux ans se sont écoulés et il semble que Wolfgang ait pris le dessus rapidement. Par contre cela explique bien cette attitude désabusée de Léopold. Car lui ne se remettra jamais de la perte de sa chère épouse. Il semble bien que le couple était parfaitement heureux et qu’ils s’aimaient tendrement. Là aussi la nombreuse correspondance aide à comprendre cette relation. Léopold n’avait pas accompagné son fils et son épouse dans ce long voyage car il ne pouvait disposer ainsi d’un si long congé. Il était donc resté à Salzburg avec Nannerl, s’informant très régulièrement de l’avancement du voyage et de ses retombées professionnelles.

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    Anna-Maria Pertl, mère de W.A. Mozart



    Voyage quasi inutile d’ailleurs car lorsque Mozart, enfant, avait triomphé à Paris, c’était grâce au petit singe savant qu’il était. Désormais jeune adulte, il n’impressionnait plus personne. Quelle déception… pour toute la famille ! Quelle perte de temps et d’argent ! Quelle tragédie lorsque Anna-Maria était subitement tombée malade et avait disparu à la consternation générale ! Quels tourments pour Léopold que ce fils qui ne revenait pas de voyage et qui trainait de ville en ville, vivant de vaines promesses, alors que son congé auprès de l’archevêque Colloredo était achevé depuis longtemps ! C’était en 1778, soit deux ans avant le portrait. Toute la désillusion de Léopold, désormais veuf, transpire dans son visage, surtout dans son regard vide, absent, loin dans ses pensées. On raconte qu’il en a voulu à son fils pour ce deuil…

     

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    Léopold Mozart, le père de W.A. Mozart




    Mais est-ce là la seule raison de cette profonde tristesse ? L’année 1780 la dernière au service de celui qu’il considère comme un véritable tyran, le prince-archevêque de Salzbourg. Ce dernier l’avait bien repris à son service malgré ses désobéissances. Mais Mozart se sentait en prison, détestait son travail et sa condition de domestique. Il ne rêvait que de liberté. Marre de Salzbourg ! Une ville sans opéra, vous imaginez, son seul idéal de vie : composer des opéras. Alors outre la mort de sa chère mère, la mine de Mozart est surtout sombre à cause cet emprisonnement, de cette absence d’avenir. Est-ce que Léopold le sent, lui aussi ? Pressent-il qu’il va perdre son fils dans moins d’un an ? Cela pourrait encore renforcer sa désillusion.

     

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    W.A. Mozart




    Et de fait, en novembre 1780, il reçoit une commande pour l'opéra de Munich, et il part donc, comme son contrat l'y autorise encore. La création, le 29 janvier 1781, d’Idoménée, roi de Crète, est accueillie triomphalement par le public. Cela renforce son amertume vis-à-vis de Salzbourg. De retour à la maison, le voilà qui doit suivre son employeur à Vienne, où le prince-archevêque le traite publiquement de « voyou » et de « crétin » avant de le congédier. Mozart s'installe alors dans la capitale autrichienne, dans la pension de madame Weber, dont on connaît l’importance des deux filles dans la vie affective du compositeur. Il devient  compositeur indépendant, une nouveauté qui annonce le romantisme.

     

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    Maria-Anna Mozart, dite Nannerl, la soeur de Wofgang.




    Et Nannerl, dans tout cela ? La complicité entretenue avec son frère avait été exceptionnelle. Une entente magnifique, sans doute parmi les plus légendaires de l’histoire. Véritable amitié ! Confidente de toujours, musicienne également très douée. Elle semble avoir refroidi, elle aussi, ses relations avec Wolfgang suite à la catastrophe parisienne. Le peintre veut montrer leur complicité, mais en est-ce encore une ? Nannerl se dévouera à son père et renoncera à la vie « normale ». Elle finit sa vie auprès d'un mari que son père, refusant son propre choix, lui a choisi mais qu'elle n'aimera pas. Avec un enfant encore en vie, elle enseigne la musique à Salzbourg, une ville qu'elle n'aimera pas non plus! Comme elle a changé depuis l’enfance, depuis ce portrait de 1762, où elle avait onze ans et se préparait à la renommée musicale. Elle n’était pas encore éclipsée par son génial frère et faisait encore grand cas de ses dons … on la sent dans son attitude une soif d’originalité et une conscience de ses talents que l’observation de sa correspondance confirment.

     

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    Pietro Antonio Lorenzoni (1721-1782), Portrait de Nannerl en 1762




    Je crois que Mozart a dû observer cette jeune fille montée en graine, gâchée par la vie. En fait, elle remplace sa mère en prenant la maison en charge. Observez comme le peintre a montré la ressemblance entre Nannerl et sa mère. L’ainée des deux enfants, pourtant si moderne et émancipée, est désormais une « vieille fille », sacrifiée… acariâtre. On ressent, sur son visage, cette ambigüité, entre la profonde tristesse de sa condition et l’autorité qui désormais est la sienne. Trop tôt ? Trop tard ?

    Reste enfin cet Orphée qui semble orner de sa lyre la niche décorative. Le choix peut sembler banal. Orphée, c’est le musicien-né, celui qui charme la nature et les bêtes féroces à l’aide de sa lyre. Et de fait, la famille Mozart baigne dans la musique… oserais-je dire dans le génie musical ? Mais Orphée, c’est aussi l’échec de l’homme à affronter et à vaincre la mort. Orphée, c’est celui qui n’a pas eu assez confiance en les dieux pour réussir ce qui n’est permis à aucun être humain… aller aux enfers rechercher sa bien-aimée. Léopold peut se sentir une sorte d’Orphée tragique. Sa conscience de la mort n’a d’égale que celle d’Orphée qui découvre avec stupeur, comme les bergers d’Arcadie, que la mort existe.

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    Cela nous ramène à Wolfgang et à sa lettre. Lui, le nouvel Orphée, découvre la mort avec sa maman… Non, Orphée n’est pas là par hasard, sa signification multiple nous aide à décrypter une scène qui nous avait d’abord semblé banale. À bien l’observer, elle témoigne du désarroi de la famille face à un bouleversement imminent, sa séparation définitive et son éclatement. Pas de doute que ce soit là tout le contraire des plans de Léopold, certes, mais il n’y a aucun doute non plus sur la valeur historique de l’instant, le moment où Mozart, par une intenable nécessité intérieure, va renoncer au cocon familial, va faire basculer le statut du compositeur et créer ses plus grandes œuvres ! Merci Monsieur Della Croce !

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