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  • Rapsodie flamande…



    Non, ne vous fiez pas au titre du billet pour déduire un quelconque propos politique ou post électoral au texte d'aujourd'hui. Il s'agit bien de musique et de rien d'autre! Il y a quelques temps déjà, je vous parlais du compositeur français encore trop peu connu, Albert Roussel (1869-1937): 

    http://jmomusique.skynetblogs.be/archive/2010/08/27/albert-roussel.html

     

    Le plus glorieux élève de la Schola Cantorum  fut bien plus apprécié en Allemagne, en Belgique et en Angleterre que dans son propre pays. Roussel était né à Tourcoing, dans le nord de la France, à la frontière avec la Belgique. Proche du Hainaut et de la Flandre, il a grandi dans une famille aisée spécialisée dans les tapis et les tentures. Ayant commencé ses études musicales sur le tard, cet ancien officier de marine a été considéré longtemps comme un amateur, malgré son indéniable talent et ses fonctions de professeur à la Schola Cantorum. Plus tard, ses premiers admirateurs le trouveront trop savant et les jeunes musiciens de l’entre-deux-guerres croiront découvrir en lui un génial novateur.

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    La Rapsodie flamande opus 56, pièce d’une dizaine de minutes, fut composée en 1936 et créée le 12 décembre de la même année à la Société philharmonique de Bruxelles. C'est un hommage tardif de Roussel à ses racines flamandes. Elle est dédiée au grand chef Erich Kleiber qui en assura la première interprétation.

    C’est l’une des dernières compositions de Roussel. Pourtant, elle témoigne d’une jeunesse, d’une verve et d’une vitalité qui pourraient surprendre de la part d’un compositeur ayant dépassé la soixantaine. Mais la qualité du style et de l’orchestration révèle une longue expérience et une fréquentation continue des matières orchestrales. C’est dans l’équilibre des forces que se trouve toute la valeur de cette Rapsodie colorée et truculente.

    L'ouvrage déploie cinq chansons des XVIème et XVIIème siècles, toutes tirée du recueil d'Ernest Closson intitulé "Chansons populaires des provinces belges" (Musicologue belge (1870-1950) qui publia des études sur les chansons populaires belges, le folklore flamand et le Manuscrit des basses-danses de la bibliothèque de Bourgogne et divers musiciens des régions belges). Les mélodies sont Le Siège de Berg-op-Zoom, Trommelen van Dierendondijn (chanson d'un mendiant), une chanson traditionnelle de fileuse, Kareltje, et une berceuse. À Tourcoing, ville natale de Roussel, à la frontière belge, au nord de Lille, où son grand-père avait été maire, la tradition flamande était forte et la chanson populaire très présente dans l'éducation et la formation des enfants.

    Bien qu'il n'y ait pas de fil narratif dans la Rapsodie flamande-les mélodies se succèdent, souvent brutalement, un certain couleurs caractère bruyamment grotesque au moins la moitié de la pièce, ce qui suggère des réminiscences de la légende de Thyl Ulenspiegel.

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    Till Eulenspiegel, gravure sur bois allemande du XIVème siècle.

     

    Le fameux Thyl Ulenspiegel (1300-1350), appelé également Till l’Espiègle, est, dans la tradition flamande, un farceur vagabond comique se jouant des nobles et des bourgeois. L’écrivain belge Charles de Coster (1827-1879) reprend la légende, mais fait de lui un héros révolté luttant pour la liberté ; il combine la fiction à l’Histoire et inscrit ses aventures au seizième siècle pendant la résistance des Pays-bas à l’occupation espagnole. Le jeune Thyl, plus vengeur qu’« espiègle », devient le symbole de la lutte populaire dans un récit plein de péripéties, de rebondissements et reflétant les idées progressistes de l’auteur.

    Les instruments à vent, fort et lents, introduisent le thème du siège de Berg-op-Zoom repris ensuite par les cordes. Ville des Pays-Bas de la province du Brabant-Septentrional fondée en 1287, Bergen op Zoom, en français Mons-sur-Zoom, fut fortifiée une première fois par David d'Orliens. Assiégée par les Espagnols en 1588 et 1622, fortifiée à nouveau par Menno van Coehoorn, la ville fut prise par les Français en 1747 et livrée au pillage, après un siège célèbre que Roussel illustre dès les premières mesures.

     

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    Bergen-op-Zoom

     



    Ensuite, le mouvement s’accélère, le chant des gueux apparaît dans un allegretto très rythmé. Les images se succèdent dont celle d’une fileuse, le kareltje avec ses trompettes ponctuées d’accords incisifs des cuivres et des pizzicati des cordes.

    Après une introduction des bois, c’est ensuite une berceuse, lento, quoi nous apaise dans un chant superbe des cordes. Elle se déploie avec tendresse de telle sorte que son interruption par une musique militaire menaçante donne l'impression d'une terrible violence. Le mouvement repart aussitôt en ramenant les thèmes initiaux. L’orchestration s’étoffe et les cuivres prennent peu à peu le pouvoir. C’est alors le début de la coda qui éclate fortissimo en combinant les thèmes avec une verve et une chaleur exceptionnelles.

    Je n'ai pas trouvé de version disponible sur YouTube, mais en cliquant sur le lien ci-dessous, vous pourrez écouter un petit extrait de la superbe version  de la Rhapsodie flamande par Stéphane Denève dirigeant le Royal Scottish Symphony Orchestra (Naxos)

     

    http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Albert-Roussel-Symphonie-n04/Classique-Musique-concertante/Stephane-Deneve/Naxos/default/fiche_produit/id_produit-0747313213573.html

     



    Si l’œuvre peut semble moins exceptionnelle et moins originales que les symphonies et que de nombreux poèmes symphoniques, les superbes thèmes populaires et la façon dont ils sont traités, harmonisés et orchestrés montrent une fois de plus la riche palette de Roussel est totalement maîtrisée et d’une rare efficacité. On y sent peut-être l'esprit des peintures de Brueghel et un folklore réaliste.

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    Outre l'hommage aux régions de son enfance, plusieurs commentateurs avancent l'idée que cette composition étrange et "anormale" dans le langage très sophistiqué de Roussel serait aussi un remerciement à la Belgique qui avait toujours accueilli sa musique avec bienveillance et intérêt. On se souvient, en effet, que de nombreux compositeurs, et parmi les plus grands, passaient par la Belgique pour y donner leurs œuvres souvent appréciées. Un goût très avant-gardiste avait ainsi ravi Mahler et Strauss. La personnalité de Sylvain Dupuis n'était certes pas étrangère à cet état de fait. Ainsi les belges considéraient le compositeur français avec autant d'estime qu'un compatriote...

     

     

     

     

     

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