deshayes

  • D’un foyer à l’autre…



    Journée bien chargée hier mercredi ! Une matinée entièrement consacrée à la rédaction de textes pour Roméo et Juliette de Gounod, une après-midi de cours à l’U3A où, à travers les Variations sur un thème de Purcell de Britten et le début de la Quatrième symphonie de Mahler, je soulignais la magie des timbres instrumentaux et leurs diverses émotions. Ensuite, au Foyer E. Ysaye de la Salle philharmonique c’était la première séance de la série « Écouter la musique » où, en compagnie de Karine Deshayes, Patrick Davin et Jean-Pierre Rousseau, je commentais les trois sublimes poèmes Shéhérazade de Maurice Ravel. La journée s’achevait par une conférence consacrée à l’Enlèvement au Sérail de Mozart au Foyer Grétry de l’Opéra royal de Wallonie. Superbes lieux, superbes sujets, superbes publics !

    Mozart, Ravel, OPRL, ORW, Deshayes

    Le Foyer E. Ysaye de la Salle philharmonique hier soir. Photographie OPRL



    Jean-Pierre Rousseau a présenté sur son blog la vaste sélection discographique de l’œuvre de Ravel… et c’est vrai qu’il y en a ! Des surprises… ce n’est pas toujours les chanteuses françaises qui prononcent bien leur langue, … et puis cette version de la grande cantatrice Elisabeth Soderström… qui chante ces poèmes tellement français en… suédois ! Mais surtout des confirmations. Pour une fois, on retrouve en tête des suffrages les versions souvent primées comme des références. En tête, la version de 1963 de Régine Crespin avec l’Orchestre de la Suisse romande dirigée par E. Ansermet (DECCA).

    J’ai déjà dit, il y a longtemps tout le bien que je pense de cette version (relire le billet ICI). Si la prise de son orchestrale a sensiblement vieilli, le phrasé, les nuances de la déclamation et l’extraordinaire liberté, toutefois bien mesurée, de la conduite de la voix offrent un enchantement de tous les instants. La sensualité provient aussi de la fusion entre les timbres de la voix et l’orchestre. C’est comme si Madame Crespin parvenait à faire de sa voix un instrument de l’orchestre et à se fondre en lui, pour mieux émerger dans les passages lyriques. Que de beauté !

    Mozart, Ravel, OPRL, ORW, Deshayes



    Mais c’est aussi de là que vient la révélation. Karine Deshayes montre une véritable vénération pour celle qui lui dispensât de nombreux conseils. Et manifestement, on sent, dans sa récente interprétation avec l’Orchestre philharmonique de Luxembourg dirigé par E. Krivine (ZigZag), que la leçon est assimilée. À mon sens, elle nous offre l’une des meilleures interprétations modernes de l’œuvre. Diction parfaite et souplesse de la voix, sensualité sans maniérisme et, comme le souligne JPR dans son billet, orchestre magnifiquement équilibré dans les subtiles couleurs ravéliennes. Un cd à recommander chaudement ! … Et un concert demain soir à ne pas rater !

     

    Mozart, Ravel, OPRL, ORW, Deshayes



    La conférence sur l’Enlèvement au Sérail ne consistait nullement en une comparaison d’interprétations. C’était surtout un exposé sur cette œuvre qu’on considère trop souvent comme un singspiel qui promet et qui annonce la Flûte enchantée. C’est évidemment absolument faux et si on repère ici ou là quelques proximités dans l’usage des timbres vocaux, des tournures musicales entre les œuvres, toutes deux écrites en allemand et alternant les dialogues parlés et les épisodes chantés, c’est tout simplement que Mozart y a définitivement trouvé son style.

    Il faudrait revenir en long et en large sur les conditions de la commande de l’œuvre, sur la vie nouvelle que Mozart qui vient de démissionner de Salzbourg mène à Vienne, sur les troublantes correspondances entre la Constanze de l’opéra, sa fiancée Constance et la constance en amour… Il faudrait évoquer une fois de plus l’attrait pour l’Orient fantasmé du sérail et du pacha et il nous faudrait encore méditer sur l’humanisme qui habite cette œuvre et fait de Mozart un homme qui, non content de déployer les idées de l’Aufklärung en prônant la bienveillance humaine, affiche, par exemple, des idées très modernes à propos de la condition de la femme et de l’égalité des êtres humains.

    Le chant qui en résulte est toujours adapté à la psychologie des personnages qui trouvent ici une profondeur inconnue jusque là. Les séductions du belcanto y côtoient avec bonheur les romances d’inspiration populaire et les airs de singspiel. Enfin, l’orchestre y déploie des couleurs inouïes où les solistes, en dehors des traditionnelles turqueries, sont de véritables virtuoses, sans doute en provenance de Mannheim ou Munich... pour notre plus grand bonheur !

    Et puisque de telles voix demandent de véritables personnages, les distributions sont rarement égales. Pour mes 10 exemples, j’ai donc sélectionné plusieurs versions différentes car la discographie offre de véritables trésors. Pour l’orchestre et ses beautés, je me suis tourné vers la version de Solti (DECCA). L’Orchestre philharmonique de Vienne y est extraordinaire !

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    Pour la voix de Belmonte, je n’ai pas résisté à la séduction de Fritz Wunderlich dans la version de 1967 de Jochum (DGG). Quelle aisance dans le phrasé, dans ses « messa di voce » dans les longues notes, dans ses timbres charmeurs.

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    J’ai opté pour deux Constanze : celle d’Edita Gruberova dans la version de Solti déjà citée pour son aisance dans la vocalise et la colorature, même si sa prononciation laisse à désirer et celle d’Arleen Auger, tout à fait parfaite dans la version de Karl Böhm (DGG). Toutes les deux incarnent à merveille ce personnage déterminant et parfaitement typé. Constance et amour, résistance et libre arbitre… jusqu’à la mort !

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    Pedrillo est le vrai acteur de l’œuvre… j’aime bien sa manière dans plusieurs versions, dans ses dialogues avec Osmin, mais pour sa Romance du troisième acte, l’interprétation de Wilfried Gahmlich dans la version de Nikolaus Harnoncourt (Warner).

     

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    Sa bien-aimée, Blonde, résolument déterminée à tenir tête au terrible Osmin, trouve une incarnation remarquable dans la personne de Kathleen Battle dans la distribution que dirige toujours le même Solti.

    Reste un rôle essentiel, celui que Mozart a vraiment voulu développer et qui constitue le prototype du terrible méchant et celui du personnage comique en plein. Le rôle exige une basse profonde. Si Marti Talvela, le finlandais impressionne dans la version Solti, l’incarnation la plus formidable se retrouve dans cet extraordinaire voix et souplesse que possédait le fameux Kurt Moll dans sa version avec Böhm.

    Le rôle du Pacha Selim étant curieusement et inexplicablement réservé au seul langage parlé, il faudra là aussi un acteur comprenant toute la subtilité du rôle entre le tyran respecté et l’humaniste éclairé.

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    Le Foyer Grétry de l'ORW, photographie prise le jour de l'inauguration après les travaux en septembre 2012



    On le voit, les choses ne sont pas simples et la distribution idéale très rare. Mozart savait pour quels chanteurs il écrivait. C’est d’autant plus ardu aujourd’hui de rencontrer des voix capables de s’unir dans la perfection mozartienne. Mais lorsque la magie opère, alors notre oreille s’en réjouit et notre cœur s’enflamme.

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